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Colonialisme et représentation
La parade des vaincus
L’image des peuples africains conquis dans la culture européenne
entre le XIX et le XX siècle. Le passage du stéréotype
du “sauvage” à celui de l’“enfant“.
Scènes de colonialisme ordinaire. Ethnographie, publicité,
expositions, mots d’esprit et dérision
de Jan Nederveen Pieterse
Colonialisme et culture populaire occidentale
«Je
connais leur jeu», expliquait l’empereur éthiopien
Tewodros II peu avant sa défaite à
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Leader politique Ekonda (Nkumu)
se fait photographier par la presse coloniale (Congo–Kinshasa).
Source: Lamote, C, University of Wisconsin-Madison Libraries,
Africa Focus., 1940 |
la suite d’une invasion britannique et de son suicide
successif. «D’abord marchands et missionnaires, puis ambassadeurs
et ensuite le canon. Autant vaut passer tout de suite au canon» (cité
dans Davidson, 1978, p. 75).
En 1800, les européens contrôlaient 35% de la superficie de
la planète qui passait à 67% en 1878 et, entre 1878 et 1914,
période du “nouvel impérialisme”, le contrôle
européen s’était étendu à plus de 84,4%
de la superficie terrestre. Cette expansion eut surtout lieu en Afrique.
L’Afrique est donc un souvenir récent dans la mémoire
coloniale européenne. La question sur laquelle nous nous penchons
est: quelle lumière la culture populaire européenne
jette-t-elle sur l’ère de l’impérialisme?
Pendant presque tout le XIX siècle, l’orientation générale
de l’opinion européenne fut anticolonialiste. L’Afrique
pouvait être exploité au niveau commercial sans que l’on
ait besoin de conquêtes et de colonisations. Sur les côtes africaines,
les incursions des marchands européens dans les monopoles commerciaux
des rois africains étaient de plus en plus nombreuses, et comportaient
de continuelles demandes d’aide militaire aux gouvernements de la
mère patrie. Cette diplomatie des canonniers donna lieu à
divers incidents mais rien de plus. Auparavant, il y avait eu des explorations
européennes en Afrique, au sud du Sahara, mais les premières
opérations coloniales furent les conquêtes françaises
du Gabon (1843-44) et du Sénégal (1854-65), la guerre britannique
contre les Achantis (1863-64) et la campagne d'Abyssinie (1867) dans les
années 70 et 80 du XIX qui suscita le commentaire de Tewodros. Toutefois,
toute une série de circonstances donna le feu vert à une nouvelle
ère impérialiste.
| BREVE CHRONOLOGIE DU PARTAGE DE
L’AFRIQUE |
| 1869 |
Ouverture du canal de Suez. |
| 1874 |
Deuxième guerre britannique contre les Achantis. |
| 1878-9 |
Guerre contre les Zoulous. Défaite britannique
à Isandlwana. Début des opérations françaises
contre l’Empire Mandingo. Stanley entre au service de Léopold
II. |
| 1881 |
Invasion française de la Tunisie. |
| 1882 |
Occupation britannique de l’Egypte. |
| 1883-5 |
L’Allemagne revendique les protectorats sur le
Togoland, le Cameroun, l'Afrique orientale et l’Afrique du sud-ouest. |
| 1884 |
Bataille d’Omdurman. L'Angleterre revendique le
Somaliland. |
| 1884-5 |
Congrès de Berlin. |
| 1885 |
Léopold II fonde le Libre Etat du Congo. La British
South Africa Company revendique le territoire du Bechuanaland. L'Angleterre
revendique le Kenya. |
| 1887 |
Défaite italienne à Massawa. Expansion
de l'influence anglaise en Nigeria. |
| 1888-91 |
La British South Africa Company de Cecil Rhodes crée
la Rhodésie. |
| 1889-1906 |
Rebellions des héréros et des hottentots
contre le colonialisme allemand. |
| 1893 |
Conquête française de l’Empire de
Tokolor en Afrique occidentale. Conquête du territoire du Matabeleland
par la British South Africa Company. |
| 1895-6 |
Annexion de Madagascar à la France. L'Angleterre
revendique l’Ouganda. |
| 1896 |
Bataille d’Adoua où Ménélik
II d’Ethiopie défait les italiens. |
| 1896-7 |
Troisième guerre britannique contre les Achantis.
Conquête britannique du Bénin. Révolte des Matabèles.
Conquêtes françaises du Dahomey et de la Côte d’Ivoire. |
| 1898 |
Incident de Fashoda entre la France et l’Angleterre.
Conquête du Soudan de la part d’une armée anglo-égyptienne. |
| 1899-1902 |
Guerre anglo-boer. |
| 1905 |
Révolte des Maji Maji en Tanganika. |
| 1906 |
Révolte des Zoulous au Natal. |
| 1908 |
Transfert de la souveraineté sur le Congo à
la Belgique. |
Guerriers contre soldats
Quoi qu’il arrive, nous avons
la mitrailleuse Maxim et eux, non.
(Hilaire Belloc)
C est pour Colonies
notre juste orgueil
dont la Grande Bretagne se glorifie,
plus que toute autre grande nation .
(Madame Ernest Ames, ABC pour petits patriotes, 1899)
Dans la dernière décennie du XIX siècle,
l'impérialisme devint pour la première fois dans
les pays occidentaux une cause populaire. Jusque là,
il s’était agi d’une affaire d’Etat, d’une
question élitaire ou d’intérêts coloniaux. L'impérialisme
populaire (Volksimperialismus) marchait maintenant de pair avec une propagande
patriotique massive et le chauvinisme. C’était en grande
partie le produit d’une propagande qui visait à rendre le
nationalisme et l’impérialisme populaires, même si
cette même période a été témoin du rassemblement
et de l’apogée de tous les préjugés qu’avait
accumulés le siècle.
Ce fut plus que jamais l’ère du colonialisme, tant et si
bien que la culture populaire devint un outil de propagande politique,
imprégnée de nationalisme et de patriotisme et réglée,
si non dirigée, d’en haut. Le terme “populaire”
acquérait ainsi un sens différent. Les rivalités
entre Etats européen et le nationalisme, l’antisémitisme
politique et le racisme étaient des préoccupations en elles-mêmes
et par elles-mêmes mais aussi des manœuvres visant à
neutraliser la lutte de classe et à transformer la solidarité
de classe en solidarité nationale et raciale,
pouvant ainsi être contrôlée d’en haut (cf. Nederveen
Pieterse, 1989, chap. 9). (Pour autant qu’il pouvait sembler contrôlable
durant les guerres mondiales). Ainsi, sur l’arrière-plan
de l’époque expansionniste en Europe et
aux Etats Unis, il y avait aussi la poussée du
mouvement ouvrier qui, vers 1880-90, semblait avancer
irrémédiablement. Pour les élites dominantes, le
national-socialisme apparaissait une façon de neutraliser la lutte
de classe et d’endiguer la vague croissante de la révolution
sociale. L’histoire de la propagande politique moderne,
que l’on a souvent fait remonter à la première guerre
mondiale (Black, 1975; par exemple; pour des avis autres, cf.. Knightley,
éd. rév. 1982, chap. 3; Kiernan, 1974, chap. 3) peut probablement
être largement ramenée en arrière. La présence
des conflits coloniaux dans la presse contribuait au prestige
national et au moral militaire sur un arrière-plan
de rivalités croissantes dans l’Europe elle-même. La
"boulevard press" (presse à scandale) se jeta
elle aussi dans la mêlée. Par rapport à la presse,
il y avait une distinction entre les revues d’information comme
l'Illustrated London News et son concurrent Graphic, et les revues
satiriques comme Punch, Judy, Fun en Angleterre; Le Rire,
Pèle Mêle, L'Assiette au Beurre, Fantasio en France;
et Simplicissimus et Lustige Blätter en Allemagne.
Les revues d’information envoyaient des correspondants spéciaux
et des artistes aux “petites guerres” et aux campagnes “suffisamment
éloignées pour que le public les perçoivent comme
une forme de spectacle”. Les artistes de guerre
adoptaient le style “mort ou gloire”, et produisaient des
scènes érotiques de batailles où charges de cavalerie
et combats corps à corps étaient copieusement montrés,
mais créaient aussi des dessins précis de troupes sur le
terrain (Springhall, 1986).
Les revues satiriques se comportaient différemment.
Comme elles ne pouvaient pas se permettre d’envoyer des correspondants,
il leur fallait exceller dans les caricatures qui étaient une sorte
d’éditoriaux illustrés. Il faut rechercher bon nombre
des plus atroces images de l’ennemi chez les peuples colonisés
dans les caricatures de ces périodiques qui ne pouvaient se permettre
la réalité. Les lecteurs des revues illustrées appartenaient
aux classes moyennes car leur prix était trop cher pour les travailleurs
(six pences le numéro pour The Illustrated London News).
En ce qui concerne l’Afrique, l'image coloniale fondamentale
de l'indigène est celle d’un ennemi.
Les premiers épisodes du colonialisme étaient des scènes
de bataille et les violences sanguinaires restèrent la réalité
fondamentale du colonialisme même après la mise en place
de l’autorité coloniale. Les rebellions étaient impitoyablement
suffoquées. Rudyard Kipling a donné une
formulation classique de l’image de l’ennemi dans le nouvel
impérialisme qui est en nette opposition à celle noble que
ce dernier donnait de lui:
Allégez le poids de l’Homme Blanc
Envoyez de l’avant votre meilleure progéniture
Reléguez vos enfants en exil
Pour servir les besoins de vos prisonniers;
Pour servir en lourde armure
un peuple agité et sauvage,
vos peuples hostiles de fraîche capture,
mi-démons et mi-enfants.
Cette poésie a été écrite en
1899 à l’occasion de l’invasion américaine des
Philippines.
 |
Administrateur local photographie
la présentation de la danse Kuba-Bushong (Congo-Kinshasa).
Source: Vansina Jan, University of Wisconsin-Madison Libraries,
Africa Focus, 1956 |
C’est le profil de l’ignoble sauvage avisé
auparavant par les explorateurs et missionnaires. La noblesse a changé
de camp.
L'ignoble sauvage du colonialisme était
avant tout un guerrier. Les vertus qui définissaient
auparavant l’image du “noble sauvage”, comme la fière
agression, se trouvait maintenant interpretée pour signifier cruauté
et brutalité. La nudité, autrefois signe de pureté,
faisait maintenant partie du profil du primitivisme et voulait indiquer
le manque de contrôle. Le contraste entre guerrier et soldat, l’image
coloniale de l’ennemi et celle de soi, constitue une version de l’opposition
rhétorique entre barbarie et civilisation. On se
réfère parfois aux soldats comme à des guerriers, mais
jamais le contraire. Le stéréotype du guerrier
est pratiquement celui d’un indigène nu, féroce, doté
d’armes archaïques, plus souvent montré comme individu
plutôt qu’en groupe (mais lorsque l’on montre un groupe,
il s’agit alors d’un groupe désorganisé). Par
ailleurs, le soldat porte un uniforme, appartient à une armée
et est soumis à la discipline militaire.
Cette rhétorique était une mascarade dès lors que les
guerriers africains n’agissaient pas simplement en
individus ou en hordes, mais opéraient de façon désorganisée
et formaient dans certains cas des armées.
Une invention similaire et qui lui est liée était
que les sociétés africaines étaient “sans
Etat” et existaient en situation d’“anarchie
naturelle”. Malgré cela, diverses sociétés africaines
réussirent pendant des dizaines d’années à tenir
tête aux armées européennes et leur infligèrent
même parfois de lourdes défaites.
Le principal alibi de l'agression européenne était la barbarie
et le prétexte récurrent se référait aux sacrifices
humains. Les campagnes coloniales étaient souvent
précédées ou accompagnées d’articles
dans la presse illustrée qui s’occupaient en détail
des sacrifices humains. The Illustrated London News consacra les
26 juillet, 8 et 29 novembre 1873 une série d’articles aux
Achantis intitulés “La Côte d'Or et la Guerre Achanti”.
A l’aide de mots et d’images on décrivait des sorciers
et des sinistres rituels dans une sombre maison Ju-ju entourée de
crânes humains. Un dessin illustrait une jolie femme (aux traits pratiquement
occidentaux) liée à un poteau au bord d’une rivière
et un crocodile dans le fond se tendant vers elle. Des articles de ce genre
précédèrent d’à peine un an la campagne
britannique de 1874. En 1873, dans un article de cette même période
sur le Dahomey, des sacrifices humains de membres royaux avec force illustrations
devinrent à nouveau le thème conducteur (“Les victimes
du Mem-Hoo-Wo”, Dahomey, ILN, 2.viii.1873). L'abolition des sacrifices
humains fut le prétexte de l’invasion britannique et de l’assujettissement
du Bénin en 1897 - «Arrêtons la barbarie africaine! Abolissons
les sacrifices humains!» (Chinweizu 1975, p. 44) – et, encore,
le thème des sacrifices humains de souverains fut largement traité
par la presse britannique.
Un épisode délicat de l'expansion
britanniquefut la guerre Zoulou. En janvier 1879,
les
 |
Une représentation du
Roi Zulu Cetshwayo KaMpande.
Source: à titre gracieux de la Mike Lieven, University
of Birmingham, Westhil(http://olrcweb.bham.ac.uk/) |
britanniques perdirent 1.600 hommes dans la bataille
d’Isandlwana,. Aujourd’hui, cette bataille est rappelée
comme «une des dramatiques défaites européennes»
et «la plus lourde défaite britannique après la guerre
de Crimée» (Kiernan, 1982, p. 89; Bowle, 1974/1977), mais Judy
écrivait le 26 février 1879: «Il n’y avait jamais
eu meilleur exemple de ferme courage». En février, à
Rorke's Drift, les britanniques subirent de nouveau une défaite de
la part des Zoulous. Le tournant n’eut lieu que les 3 et 4 juillet
à Ulundi avec l’attaque britannique au quartier général
Zoulou. C’était la première fois que l’on utilisait
des mitrailleuses en Afrique. Deux Gatling fauchèrent les Zoulous
qui perdirent 473 hommes, mais la presse de l’époque omit d’en
faire mention (Ellis, 1975, p. 84).
Les britanniques admiraient les impies Zoulou pour leur caractère
martial, leur organisation disciplinaire et leurs méthodes de guerre
mais, au cours du conflit, l’élément de propagande prédomina
et donna lieu aux images d’un ennemi Zoulou dégénéré
et possédé. Durant toute la durée de la guerre, Cetshwayo
kaMpande, roi des Zoulous depuis 1873, est caricaturé sous des traits
animalesques. Ce n’est qu’après la fin de la guerre et
la défaite des Zoulous que des portraits “normaux” de
Cetshwayo firent de nouveau leur apparition dans les médias britanniques,
tant la psychologie de l’antagonisme avait d’influence.
Les images européennes des guerriers africains reflètent
l’image dominante d’une Afrique rurale et pastorale.
Les portraits européens montrent généralement des types
martiaux en équipement technique modeste. Alors qu’une bonne
partie des peuples africains étaient depuis de nombreux siècles
dotés d’armes à feu, ils étaient encore représentés
en Europe avec des armes grossières et archaïques, comme dans
les chromos publicitaires de la firme de bouillons Liebig destinés
à l’érudition des jeunes.
L’idolâtrie était un des ingrédients classiques
de l’image de l’ennemi africain, mais la manière dont
les protagonistes européens étaient représentés
faisaient souvent étal d’une idolâtrie européenne.
John Hobson constata cette mentalité en Angleterre durant la guerre
anglo-boer. De son point de vue, le nationalisme exaspéré
était la “quintessence de la barbarie”. L’idolâtrie
prit la forme d’un «retour au credo au Dieu de l’Angleterre,
divinité barbare tribale qui combat à côté et
en faveur de nos grands bataillons» (Hobson, 1901). H.G. Wells constata
lui aussi cette propension au culte de Bretagne comme une des “divinités
tribales” de l’Angleterre (Wells, 1961; cf. Raskin, 1967, p.
126). Dans l’iconographie populaire impériale, Bretagne remplace
souvent l’image que l’anglais a de lui.
Le culte européen du héros national passa
des explorateurs, avec Livingstone et Stanley en tête, aux généraux
et comandants – Gordon, Wolseley et Lord Kitchener pour l’Angleterre,
Marchand et Bugeaud pour la France – et aux bâtisseurs de l’empire
comme Cecil Rhodes et Lord Cromer. Ils étaient l’équivalent
européen des caricatures des leaders africains tels que Cetswayo,
roi Ja-Ja de l’Opobo, Ménélik II et Mohammed Ben Abdullah
Hassan dit le Fou du Somaliland. Dans l’iconographie de l’empire,
ces figures, avec celles telles que Bretagne, représentaient graphiquement
la réalité sans caricature et , par conséquent, “vraie”.
Le déploiement de mitrailleuses décida de la situation
en Afrique. Les Gatling exercèrent en Egypte un rôle
clef dans la bataille pour Tel-el-Kebir (1882), même si cela ne ressortit
en aucune façon dans les dessins et tableaux la représentant.
Le tournant le plus significatif et dévastateur fut la bataille d’Omdourman
(1884) où périrent 28 britanniques et 20 de leurs autres alliés
contre 11.000 victimes derviches, fauchées par les Maxim. Les africains
n’avaient généralement pas peur des carabines européennes,
mais les mitrailleuses changèrent la situation. Voici comment un
Matabele réagit à la conquête du Matabeleland:
Et l’homme blanc était revenu avec ses
fusils qui crachaient des projectiles comme les cieux parfois crachent
la grêle, et qui étaient dont les nus Matabel
pour se dresser contre ces fusils?
Dans la bataille pour le territoire de Hausaland de 1903,
un Fulani fit cette description: «C’était un dimanche
quand ils arrivèrent. Les fusils tonnaient "bang-bang-bang"
et les tués furent par centaines de centaines» (Ellis 1975,
p. 97).
La mitrailleuse fut vitale pour la colonisation
de l’Afrique. Le feu automatique permit à de petites
unités de soldats d’éliminer la résistance
indigène et de contrôler de très vastes zones. Selon
le Giornale dell’Esercito e della Marina, elle était
réputée être une arme «particulièrement
apte à terroriser un ennemi barbare ou semi-civil». Son inventeur,
Hiram Maxim, nota son efficacité «pour arrêter le furieux
assaut des sauvages». Le mépris et la déshumanisation
du colonialisme allaient de pair : la mitrailleuse dépersonnalisait
la violence et transformait le combat en quelque chose de technique et
non plus d’humain. Indicatif est que ce tournant technologique
ait coïncidé avec l’avènement de la course à
l’Afrique.
Les européens réalisaient leurs conquêtes en Afrique
à l’aide de forces principalement composées d’africains.
Le recrutement d’africains dans l’histoire moderne remonte
au XVI siècle et à la “guerra preta” ou armée
noire des portugais en Angola occidentale. Au début du XIX, la
France recrutait des africains par l’intermédiaire des chefs
locaux qui fournissaient maintenant comme soldats les prisonniers de guerre
qu’ils vendaient auparavant comme esclaves. Ainsi, en 1828, les
français envoyèrent-ils deux compagnies de soldats wolofs
à Madagascar. D’où, en 1857 les Tirailleurs Sénégalais
multiethniques. Les troupes italiennes en Ethiopie et au Tigrai étaient
pour la plupart formées d’ascaris érythréens
au service d’officiers italiens. Les allemands achetaient des esclaves
et les transformaient en soldats pour combattre au Cameroun; ces soldats
n’étaient pas rémunérés. Même
les armées africaines faisaient usage de mercenaires
et, parfois même, ô ironie, de la même origine ethnique
que les forces ennemies. Deux régiments indigènes qui marchaient
en 1874 contre les Achantis sous le commandement de Wolseley étaient
en partie constitués par des Hausa et, en même temps, l’armée
Achanti comprenait une unité Hausa.
Les soldats d’origine ethnique sont un phénomène
récurrent dans les anciennes chroniques impériales et même
dans celles modernes. Le “syndrome du Gurkha”, autrement dit
entrer faire partie de l’armé du conquérant est une
forme classique d’adaptation politique ethnique (Enloe,
1980). Dans les annales de l’impérialisme européen,
les soldats d’origine ethnique jouent un rôle important. Qu’y
a-t-il de plus économique que de recruter des hommes d’un
peuple colonisé et de les employer ensuite contre le premier objectif
pour suffoquer les révoltes? Voici comment, en 1903, Richard Meinertzhagen,
jeune officier des Fusiliers africains du Roi en poste sur le territoire
Kikouyou, décrivait la situation: «On est là, en plein
cœur de l’Afrique, trois blancs avec vingt soldats nègres
et cinquante policiers nègres... à administrer un district
peuplé d’un demi-million de sauvages bien armés qui
ne sont entrés que récemment en contact avec l’homme
blanc. La situation est résolument comique» (Pakenham, 1985,
p 201).
Dans les colonies, toutes les puissances européennes utilisaient
des soldats indigènes. Comme le notait Basil Davidson,
«Les esclavages d’autrefois avaient simplement pris une nouvelle
forme». En Afrique occidentale, les britanniques recrutèrent
25.000 hommes, nombre desquels furent employés dans la guerre contre
les allemands en Afrique orientale. Là, à la fin de la deuxième
guerre mondiale, les forces allemandes au Tanganyka étaient constituées
par 3.000 européens et 11.000 africains (Davidson, 1978, p. 84-88,
114-5; Debrunner, 1979, p. 343-344; Farwell, 1987). Mais employer des
soldats africains en Europe était une autre histoire. La France,
qui vantait la plus longue histoire coloniale en Afrique, fut la première
à prendre l’initiative. Dans la guerre de Crimée (1854-56),
40% des forces françaises étaient constituées par
des africains; dans les années 60 du XIX siècle, des africains
combattirent dans l’armée française au Mexique et
en 1870-71 dans celle franco-prussienne. Durant la première guerre
mondiale, la France déploya 211.000 soldats africains (y compris
des nord-africains). Dans ce recrutement, c’est Blaise Diagne, député
sénégalais de l’Assemblée nationale, qui servit
de médiateur en arguant comme justification – qui n’eut
d’ailleurs aucune suite– que si les africains combattaient
dans la guerre, ils auraient ensuite eu voix au chapitre dans la paix.
170.000 soldats furent employés sur le terrible front occidental
où il y eut, semble-t-il, 24.762 victimes (plus d’autres
dispersés). En 1920-22, la France déploya des soldats africains
dans l’occupation le la Rhénanie.
Le déploiement de forces non européennes en Europe
donna dans de très nombreux cas lieu à des réactions
de type raciste. Quand, en 1871, des prisonniers de guerre français
furent amenés à Munich, un quotidien allemand commenta que
les africains, les turcos, les zouaves et les zéphyrs qui se trouvaient
parmi eux n’étaient rien d’autre que des “armselige
Burschen” (misérables) et qu’ils auraient, s’ils
avaient gagné, été cruels comme des bêtes sauvages,
mais que la victoire avaient heureusement été du côté
du peuple allemand.
Dans un opuscule publié durant ou tout de suite après la
première guerre mondiale, Der Völkerzirkus
unserer Feinde (Le cirque populaire de nos ennemis), écrit
par le célèbre ethnologue Leo Frobenius,
celui-ci tournait en ridicule les soldats non européens employés
par les ennemis de l’Allemagne. Il y fait la caricature de John
Bull en dompteur de peuples et conserve la métaphore du cirque
et de la domestication des peuples; en d’autres termes, les non
européens sont présentés comme des animaux apprivoisés.
Et voilà, annonce Frobenius, le spectacle commence: une série
de photographies de soldats allochtones dans un style qui rappelle des
archives de police. Certaines scènes ont des légendes au
ton dénigrant, comme: «Français de couleur sur le
terrain au cours d’une pause de la bataille»; «Anglais
blancs et de couleur durant un bal derrière le front».
Quand les français employèrent des soldats africains sur
le Rhin en 1920, une campagne de protestation fut justement lancée
en Angleterre par E.D. Morel, qui avait auparavant fondé l’Association
pour la Réforme du Congo pour protester contre les cruautés
de Léopold au Congo. Or Morel, voix éminente du monde de
l’avant-garde humanitaire anglais, soutenait: «La race africaine
est celle la plus développée sexuellement. Ces conscrits
sont recrutés dans des tribus qui sont à un stade de développement
primitif. Bien entendu, leurs femmes ne sont pas avec eux. Ils sont complètement
désinhibés et incontrôlables sur le plan sexuel».
Sur le quotidien libéral The Nation, H.W. Massingham protestait
contre «les défilés de soldats de couleur dans les
vénérables temples du patriotisme de l’Etat allemand»
et «le pouvoir de soldats à moitié sauvages sur la
culture et le civisme du Rhin» (Rich, 1986, p. 41-2, 202-3). La
peur du “mélange de races” était
à la base des restrictions sur l’immigration de
marins nègres en Angleterre et dans d’autres pays.
Dans les forces armées américaines, les
noirs furent introduits au cours de la guerre civile, mais ce fut seulement
durant la deuxième guerre mondiale que fut abolie la ségrégation
raciale dans les forces armées. La présence de soldats noirs
en Europe a elle aussi été un thème des caricatures
et de la propagande (Smith, 1987). Les nazis (et plus généralement
les puissances de l’Axe) en firent durant la deuxième guerre
mondiale un thème de propagande qui se référait dans
ce cas-là également au spectre du mélange des races
et en faisait invariablement allusion à la collusion entre noirs
américains et juifs (Mulder, 1985, p. 168-71).
La course à l’Afrique
Entre 1880 et 1910, la course à
l’Afrique, la compétition entre Etats européens pour
 |
Statue de Henry Morgan Stanley,
explorateur à la fin du XIX siècle, envoyée par
le Roi Leopold II de Belgique (Congo-Kinshasa).
Source: Ellington, University of Wisconsin-Madison Libraries,
Africa Focus |
s’emparer de territoires en Afrique impliquait
toute une série de raisons. Considérations stratégiques:
pour tenir les routes maritimes ouvertes vers l’Inde: l’Angleterre
s’intéressait au Cap et à l’Egypte (Robinson et
Gallagher, 1961). (2) Grandeur nationale: pour compenser
la défaite dans la guerre franco-prussienne: la France se tourna
vers les conquêtes hors de l’Europe (3) Grandeur nationale et
bénéfice économique: Léopold
II voulait transformer la Belgique en empire (“la capitale d'un immense
empire”) en acquérant des territoires hors de l’Europe.
Parmi les différents exemples il y a celui des petits Pays Bas qui
paraissaient grands et florissants grâce à leur possession
de l’immense archipel indonésien (Stengers, 1972). (4). La
conjoncture économique et la politique interne:
à une période de déclin économique, Bismarck
introduisit une politique d’expansion pour établir une cohésion
politique entre différents groupes d’intérêt du
Reich et essayer de neutraliser l’avancée du mouvement ouvrier
(Wehler, 1969). (5) Et puis l’instabilité en Afrique
et l’impérialisme préventif joints
aux considérations de politique interne jouèrent, en diverses
combinaisons, un rôle dans toutes les initiatives impériales
en Afrique.
Selon une tendance en littérature qui pose l’accent sur cette
interprétation du nouvel impérialisme (Doyle, 1986), les rivalités
entre les Etats européens, avec l’Afrique comme principal
terrain de conflit, étaient la question clef. Les vignettes et les
caricatures de l’époque (après 1885), qui mettent invariablement
l’accent sur les conflits à caractère diplomatique entre
les Etats européens plus que sur l’expansion coloniale en soi,
en sont une confirmation. Elles montrent de façon vivifiante la projection
de l’équilibre de forces européennes sur la carte de
l’Afrique. Dans l’imaginaire populaire, les conflits
à caractère diplomatique entre Etats européens pesaient
beaucoup plus que l’affrontement avec la population africaine.
Alors que le colonialisme du propre pays était généralement
dépeint avec des couleurs patriotiques, le colonialisme des autres
Etats, à part une satire sans méchanceté, était
vu d’un œil critique. Le fait que la presse française
ridiculisait le colonialisme allemand et qu’allemands et français
critiquaient les britanniques - et ainsi de suite – était en
soi le reflet des rivalités européennes.
Quelle était la place de l’Afrique dans tout cela n’était
pas toujours évident. «Tel un succube, l’Afrique
pèse sur le repos de l’Europe…». Dans Le Rire
(18.iv.1896), une gravure représente l’Europe comme une jeune
femme endormie (Cette gravure, copiée par Lustige Blätter,
est un pastiche du Cauchemar, tableau de Johann Heinrich
Füssli (1741-1825) Starobinski, 1987, pp. 82, 76). Entre parenthèses,
une particularité est que la légende parle erronément
de “succube”, c’est-à-dire un démon femme
dont on pensait qu’elle avait des rapports sexuels avec des hommes
endormis (Oxford English Dictionary), alors que la figure représente
celle d’un “incube”, démon mâle, conformément
aux conventions du genre où les figures représentées
sont toujours “unisex”. La légende parle d’«Un
des nombreux malaises (mais peut-être le plus lourd) qui pèse
maintenant sur le vieux continent. Toutes les puissances européennes
ont ici leur obstacle ou guêpier». Cette représentation
est singulière. Si le continent est vieux, alors pourquoi est-il
représenté sous les traits d’une jeune femme? Pourquoi
l’Europe est-elle représentée avec des traits humains
et féminins alors que l’Afrique l’est comme un démon
et mâle? Et surtout, dès lors que l’Afrique est victime
de l’agression européenne, pourquoi est-elle représentée
comme l’agresseur, l’incube d’une Europe sur le point
de s’évanouir? C’est le monde renversé:
la faute est donnée à la victime. Comme image de
l’Afrique, on fait appel à la gargouille du Haut Moyen Age.
Sous l’influence de la guerre anglo-boer, l’enthousiasme populaire
pour l’impérialisme et le patriotisme racial commençait
à décliner. Suite à la guerre anglo-boer, l’Empire
Britannique, que certains pays européens avaient implicitement
soutenu et avec lequel ils s’étaient identifiés au début
du XIX siècle, perdit de son prestige et de sa crédibilité.
Les méthodes de guerre barbares appliquées contre un peuple
de blancs en Afrique créa de l’aversion en Europe et même
en Angleterre. Dans les vingt premières années du
XX siècle, la mission impérialiste ressemblait trop
à l’“autoritarisme britannique contre les nations plus
petites”. Et puis, il y avait le problème du Congo.
En Afrique, le régime européen en absolu le plus scélérat
était L’Etat libre du Congo du Roi Léopold.
Il inspira à Joseph Conrad Cœur de ténèbres
(1899) et le sardonique Soliloque du Roi Léopold II de Mark
Twain (1907). Cet Etat, constitué en 1885 sous la domination personnelle
du Roi Léopold, était une initiative financière et
économique plus qu’une entité politique. Il revendiquait
les terres mal cultivées et interdisait à la population de
commencer de nouvelles cultures, en imposant en même temps de lourds
impôts et prestations de travail. Selon une image populaire, les
sauvages n’étaient bons qu’à travailler.
Le Roi Léopold avait investi la presque totalité de son immense
fortune dans le développement de cet empire africain qui n’avait
cependant pas de marchandises exportables, à part l’ivoire
et le caoutchouc. Des concessions sur d’immenses territoires étaient
données aux grosses compagnies qui se trouvèrent ainsi, après
1895, à affronter une croissante demande de caoutchouc; pour le récolter,
elles imposèrent le travail de force et des quotas sur la population.
Si ces dernières n’étaient pas respectées de
cruelles punitions s’en suivaient allant jusqu’à l’amputation
des mains et des pieds. Ce qui instaura un régime de terreur.
Après 1900, un nombre de plus en plus grand de rapports
sur les “atrocités au Congo” apparurent venant
de missionnaires protestants et du consul britannique Roger Casement. La
campagne contre les abus au Congo était une campagne humanitaire,
mais soutenait aussi que le Congo mettait le colonialisme sous une mauvaise
lumière. Cet argument rappelait les premières critiques des
abus et maltraitances de l’esclavage qui impliquait en même
temps l’aspect acceptable de l’esclavage lui-même. Au
nom de l’Association pour la Réforme du Congo, E.D. Morel et
Harry Johnston publièrent Red Rubber (1906), un livre où
ils avertissaient que, faute de réformes au Congo, la résistance
africaine contre l’hégémonie européenne en Afrique
augmenterait (Rich, 1986, p. 36). En 1908, pour répondre aux pressions
publiques croissantes, la souveraineté sur le Congo fut transférée
du roi Léopold à l’Etat Belge (parmi les sources belges
sur le Congo voir Delathuy, 1989, et, en ce qui concerne les images et la
propagande populaire, Zaïre 1885-1985, 1985 et Vints, 1984; cf. Taussig,
1984; Breman, 1990)
Scènes de colonialisme
Une fois la fumée des canons dissipée et la
situation coloniale stabilisée, l’imagerie coloniale se transféra
de l’image de l’ennemi à la psychologie coloniale
de la supériorité et de l’infériorité.
Le complexe de supériorité coloniale était une nécessité
politique et psychologique pour permettre à une minuscule minorité
d’étrangers de contrôler la majorité locale.
«C’est un suicide pour les européens, notait un observateur
anglais, que d’admettre que les indigènes puissent faire
quelque chose mieux qu’eux. Ils devaient soutenir qu’ils étaient
supérieurs en tout pour permettre aux indigènes de ne jouer
qu’un rôle secondaire et subordonné» (Symonds,
1966, p. 76; cf. Memmi, 1957/1965). Prestige, intimidation et démonstration
de force étaient les fondements de la psychologie impériale.
Accompagnée d’opinions bien arrêtées sur ceux
qui n’étaient plus ennemis mais sujets.
Une nouvelle mythologie de l’Afrique prit forme
qui répondait aux exigences du
 |
Hereros victimes de la répression
germanique dans l'Afrique du Sud-ouest.
Source: Al-Ahram Weeklly, 462/2000
(http://weekly.ahram.org.eg/)
|
colonialisme affirmé. Les sauvages devaient être
transformés en sujets politiques. Le halo paternaliste du Fardeau
de l’Homme Blanc exigeait des sujets adaptés à la tâche.
Peu à peu l’imagerie changea et les africains
furent définis non plus sauvages ou primitifs, mais impulsifs
et infantiles – le deuxième élément
du mi-diable et mi-enfant”. Selon un observateur colonial, le caractère
de l’africain est «influençable et impressionnable comme
celui d’un enfant: une feuille blanche sur laquelle écrire
à volonté sans avoir besoin d’effacer auparavant les
vieilles impressions» (cité dans Porter, II° éd.
1984, p. 72). Des vertus, ils en possédaient, mais pas du type que
l’européen revendique pour soi: gentillesse, compassion, sens
de l’humour – étaient des vertus “faibles”
et non viriles.
C’est ainsi que l’image du guerrier sauvage laissa la place
au stéréotype de l'africain enfant: la miraculeuse
métamorphose du sauvage féroce en sauvage-enfant. La société
nord- américaine où les relatons sociales étaient par
certains côtés analogues à celle de l’Afrique
coloniale produisit une image analogue du sauvage-enfant noir (Takaki, 1970).
Par contre, le paternalisme colonial engendra l’infantilisme
du colonisé. Dans un roman colonial belge de 1896, cette
métamorphose était ainsi décrite: «Une fois que
[le nègre] entre en contact avec l’homme blanc, il perd son
caractère barbare en ne conservant que les qualités infantiles
des habitants de la forêt» (Danco, 1896; Vints, 1984, p. 23).
Les créoles du Suriname que l’on pouvait admirer en 1883 à
l’Exposition Coloniale d’Amsterdam étaient décrits
dans les mêmes termes: «L'aspect de ces groupes de créoles
a quelque chose de gentil et d’enfantin naturellement attirant, de
véritables enfants de la nature tropicale, insouciants, qui jouissent
sans soucis de la vie, remuants, ayant toujours envie de mouvement, de bruits,
de couleurs et de lumière, mais aussi gentils et doux» (Eigen
Haard, 1883, p. 405, dans Oostindie en Maduro, 1986, p. 24). Entre-temps,
le stéréotype du féroce sauvage ne s’était
pas simplement évanoui, mais était relégué à
un rôle subsidiaire: celui du rebelle Simba ou, plus tard, du terroriste
Mau Mau.
Parmi les scènes à l’origine du colonialisme
il y a celles de soumission: dignitaires indigènes qui se
jettent dans la poussière devant les représentants de l’autorité;
ou, dans un système de domination indirecte par le biais d’une
élite locale, les rituels de la visite d’Etat officielle et
l’ostentation du faste de l’élite. Attrayante pour les
européens et psychologiquement rassurante dans ce qui était
en Europe une période d’insubordination et de transformation
sociale, était la rigide hiérarchie sociale inhérente
au colonialisme. Il s’agissait d’une hiérarchie
basée sur la discrimination raciale mais qui comportait aussi d’autres
distinctions, comme celles portant sur l’habillement européen
et indigène.
Les services personnels de la part des indigènes
constituaient une composante essentielle du milieu colonial et étaient
également satisfaisants d’un point de vue psychologique. Etre
transportés par les indigènes est une synthèse du symbolisme
non seulement de la réalité de l’hégémonie
européenne. Le tipoïe, hamac de transport
ou palanquin, est une des principales reliques du colonialisme. Toutefois,
une des images qui gagna du terrain dans la situation coloniale fut celle
de l’indigène indolent.
Au début du XIX siècle, le simple bon sauvage emprunté
au répertoire romantique était encore décrit dans les
termes suivants:
Doté d’un instinct unique en son genre,
d’une extrême agilité, d’indolence, de paresse
et d’une grande frugalité, le nègre existe sur son
sol natal dans l’apathie la plus douce, ignorant envies, douleurs
ou privations, non préoccupé par les soucis de l’ambition
pas plus que de l’ardeur dévoratrice du désir. Pour
lui, les règles de vie nécessaires et indispensables se
réduisent à un nombre très limité et les incessants
besoins qui tourmentent les européens sont ignorés des nègres
d’Afrique (Golbéry, 1803).
Le poète J. Montgomery méditait en 1807:
... Le Nègre est-il béni? Son sol généreux
Aux récoltes abondantes couronne sa simple fatigue
Plus qu’il n’a besoin de ce qu’offrent les champs et
ses troupeaux...
Les qualités mêmes qui, au début du
siècle, évoquaient des images de paradis se trouvaient,
dans sa dernière partie, réévaluées
en même temps que l’industrialisation, le néo-puritanisme
et l’élite protestante en Europe, et le colonialisme en Afrique,
pour faire naître l'image de l'indigène paresseux,
indolent et sans ambitions au milieu de l’abondance tropicale.
La vacuité était devenue une malédiction. La question
ici n’est pas que les images aient été sans aucune
réalité : elles servaient d’écho à une
alternance de désirs et de aspirations de la culture occidentale.
Elles aidaient à donner une forme au le régime de
vérité de l’Europe. Le stéréotype
de l'indigène indolent était inhérent au colonialisme
et non spécifique de l’Afrique. Les images américaines
étaient l’Ijoun paresseux et le mexicain somnolent. Voici
comment étaient décrits les nègres du bush (Bushnegro)
du Suriname en 1883: «Ils sont en général apathiques
et paresseux et ne travaillent que pressés par le besoin...»
(Oostindie en Maduro, 1986, p. 23; Cf. Alatas, Il Mito dell'Indigeno
Indolente, 1977). Le stéréotype de l’indigène
indolent, lié à l'expansion du capitalisme, servait d’alibi
au travail forcé et à l’exploitation et formait de
la sorte une composante rémunératrice de la mission civilisatrice.
Marx parlait de la création de l’“ingéniosité
universelle” comme d’un des aspects de la “grande influence
civilisatrice du capital” (Marx, Grundrisse, 1973, p. 325-6,
409-10). Cette formulation est aussi, sur le ton de la Nigger Question
de Carlyle, une réaction, non dénuée d’ironie,
à la protestation d’un planteur jamaïcain.
L'image de l'indigène indolent remplissait aussi une autre fonction,
celle de justifier le colonialisme. C’est au XVIII siècle
qu’avait été formulée la philosophie
selon laquelle la possession de terres étrangères de la
part des européens était juste si celles-ci n’étaient
pas occupées, les terres dites libres
ou terra nullius, définies comme non cultivées.
(Emer de Vattel (1714-1767), 1758. Cf. Curtin, éd., 1971, p. 42-5).
Par conséquent, l'affirmation de la paresse indigène
était en même temps une revendication de la justesse du colonialisme.
D’une autre manière, les images d’indigènes
chasseurs, en poses décoratives avec des armes grossières,
lance, arc et flèches, reproduites à l’infini sous-entendent
significativement que ces peuples étaient exclusivement
chasseurs et non cultivateurs – là encore, un aval
implicite du colonialisme européen qui faisait fructifier les terres
indigènes.
Le leitmotiv de la propagande coloniale était le bénéfice
économique. L'image préférée de la
colonie dans la mère patrie était celle d’un lieu
devenu productif grâce à la discipline et à l’ingéniosité
européennes où, sous la gestion européenne, les ressources
naturelles étaient exploitées, où l’ordre régnait
afin que le travail puisse être productif. “Produits
utiles” et travail (à bas prix) revêtent par
conséquent un rôle important dans l’iconographie coloniale.
L'image allègre des colonies productives était diffusée
par des cartes postales illustrées, la publicité et les
confections de produits coloniaux. Un anglais rappelait ainsi sa jeunesse
dans les années 30: «Nous étions complètement
entourés par l’empire, célébré sur nos
boîtes de biscuits, narré sur les étiquettes de cigarettes,
partie du tissu de notre vie. A l’époque, nous étions
tous impérialistes» (John Julius Norwich, dans MacKenzie,
Introduction, 1986, p. 8).
L'image prédominante en Europe était celle
des colonies comme source de prospérité.
Ayant été vaincu dans la première guerre mondiale,
l’Allemagne avait perdu ses colonies, mais, même dans le cadre
du programme national-socialiste, l’idée coloniale survécut.
En 1934, Kolonial-Kalender de Köhler (Die Wildnis Ruft,
Les rappels de la nature sauvage) synthétise cette idée:
Ohne Kolonien, Volk in Not/ Kolonialbesitz, Arbeit und Brot [Sans
colonies, gens angoissés / Avec les colonies, travail et pain.].
(Sur le frontispice, le Führer des Dritten Reiches nous informa:
Die Stellung des Nationalsozialismus zur Kolonialfrage ist im allgemeinen
durch den 3. Punkt des nationalsozialistischen Programms bestimmt. Wir
fordern Land und Boden (Kolonien) zur Ernährung unseres Volkes und
Umsiedlung unseres Bevölkerungsüberschusses).
Dans une série de cartes postales illustrées des colonies
franco-africaines après la deuxième guerre mondiale, la
disposition standard comprend une petite carte pour placer géographiquement
la colonie, des africains en train de travailler un quelconque produit
utile et des “indigènes typiques”. Les participations
dans les entreprises coloniales étaient illustrées de même
avec des vues de plantations bien ordonnées, découpées
dans la nature sauvage et des indigènes au travail sous le contrôle
des européens. Contrairement à la production, le commerce
semble jouer un rôle secondaire dans l’iconographie
coloniale. Selon les standards européens, il semble que
le commerce n’appartenait pas à la mission civilisatrice
de l’Europe; il y avait relativement peu d’illustrations de
ce même commerce, aussi bien indigène qu’européen.
L’image-clef était celle d’une abondance naturelle
utilisée à travers la discipline et le contrôle européens.
Ethnographie coloniale
Le pouvoir colonial produit le colonisé comme
une réalité fixe qui est immédiatement "autre",
et pourtant totalement reconnaissable et visible (Bhabha, 1986, p. 156).
Les figures des peuples du monde non occidental:
elles ont rarement un nom et, en
 |
Le Roi Kuba, Kwete Mabinc est
décoré par le Commissaire de district de Luebo, Mr.
Wenner.
Source: Vansina Jan, University of Wisconsin-Madison Libraries.
Africa Focus, 1920 |
représentant ces peuples, elles sont toujours
typiques. Image après image, elles passent devant nos yeux avec des
légendes instructives telles que “Congolais, Guinéen,
Galla”. Telle est l'encyclopédie du XIX siècle,
le recensement de l’impérialisme, le défilé des
vaincus. Leurs figures et visages peuplent des volumes aux titres panoramiques
tels que Les habitants du monde, ou Humanité, Animaux et Plantes,
Le Tour du Monde, ou Voyage autour du monde: Description des différents
pays et peuples, traditions et coutumes. Elles remplissent des œuvres
ethnographiques illustrées et, pour former la jeunesse, elles sont
divulguées à l’aide des cartes postales publicitaires
de soupes et fromages.
Les figures représentées étaient transformées
en objets de différentes manières: isolées
de leur milieu ou bien celui-ci représenté schématiquement.
Mettre la figure au premier plan renforce la sensation que l’observateur
a d’avoir une supervision et de la contrôler. La “diversité”
devait être transmise dans le cadre des conventions esthétiques
victoriennes. Les exemples classiques de l’antiquité déterminaient
la posture et l’expression par lesquelles on représentait les
indigènes, tandis que les attributs exotiques servaient à
transmettre leur “diversité”. Il n’y eu
pas de gros changements pendant une centaine d’années: les
figures représentées n’étaient pas individualisées:
l'individualité étant un attribut de civilisation et un privilège
occidental. Mais en fait, également dans les représentations
populaires l’accent se déplaça: la physionomie à
elle seule n’était plus suffisante et les “activités
typiques”, comme la chasse ou la préparation de la nourriture,
ou encore les “attributs typiques”, comme les tatouages ou les
couvre-chefs firent l’objet d’emphase.
L’ethnologie de la première moitié
du XIX était une conception essentiellement raciale.
L’objectif était de tracer une carte des races
mais leur connaissance – ou l’illusion de les connaître
– n’était pas encore assez complète pour pouvoir
opérer une distinction entre les différents peuples. Et même
si cela avait été le contraire, on prétendait souvent
qu’un certain peuple représentait une typologie plus générale.
L’ethnographie coloniale du siècle dernier a par certains côtés
dépassé cette phase. Du point de vue administratif et autres,
dès lors qu’elle existait selon un régime de vérité
différent, elle avait certaines qualités de connaissance et
d’illusions . Connaître le colonisé est une des formes
fondamentales de contrôle et de possession. Une des applications de
cette connaissance est de transformer les peuples assujettis en
objets visuels. Elle circule au moyen d’images: la disponibilité
d’images ethnologiques sous forme scientifique, esthétique
ou populaire est une des caractéristiques fondamentales des cultures
impériales.
La première “Play mate” après Aphrodite était-elle
la Vénus hottentote, la sensation anthropo-érotique de l’Europe
du XIX? Etait-ce une beauté créole ou la Vénus noire
? Au cours du siècle, bien vite dans le cas de l’orientalisme,
les images ethnographiques prirent l’ultérieure
fonction d’ersatz de la pornographie. Pour de nombreux
jeunes, les tableaux occidentaux de femmes indigènes en vêtements
succincts, ou de femmes africaines au sein nu dans des poses décoratives,
signifiaient prendre pour la première fois confiance avec la nudité
féminine à travers des revues comme le National Geographic
étasunien, les encyclopédies illustrées et les cartes
postales (Monti, 1987; Corbey, 1987). Le monde du colonialisme est un monde
masculin.
Cela fait partie de l’ambivalence des attitudes occidentales
à l’égard des peuples non occidentaux, mélange
d’attraction et de répulsion dont relève le modèle
d’attraction exercée par l’élément “
féminin”, sensuel et séduisant, et la répulsion
de celui “masculin”, menaçant et primitif. D’un
côté la beauté indigène et de l’autre le
cannibale. L’histoire éternelle de la belle et la bête.
Expositions coloniales
Les Expositions sont l’horloge du progrès.
(Président William McKinley)
«Le réseau d’expositions mondiales
qui s’étendait entre 1876 et 1916 tout le long des grandes
lignes directrices économiques de la société américaine»,
note Robert Rydell, «reflétait les tentatives des leaders
intellectuels, politiques et du business américains pour forger
un consensus sur leurs priorités et leur vision du progrès
comme suprématie raciale et croissance économique»
(Rydell, 1984, p. 8). Les expositions américaines faisaient partie
d’une tendance internationale – mesure de la capacité
industrielle occidentale dès l’Exposition de 1851 au Crystal
Palace de Londres et de suprématie coloniale et raciale de l’Occident
dès celle mondiale de Paris de 1889, la première où
les colonies africaines et asiatiques étaient bien visiblement
représentées. Tout au début les colonies
n’étaient représentées que par leurs produits.
L’Exposition Mondiale d’Anvers en 1894 fut la première
où les africains étaient présents. Un village congolais
fut reconstruit pour lequel on fit venir 16 congolais, dont trois périrent
au cours de l’Exposition et quatre tombèrent gravement malades.
Le principe des peuples en montre remonte aux empires
d’Egypte et de Rome et aux cortèges triomphaux où
l’on faisait défiler les prisonniers en même temps
que le butin de guerre; jusqu’aux indiens d’Amérique
qu’Amerigo Vespucci et Gaspar Corte-Real amenèrent au XVI
siècle en Espagne et au Portugal pour être montrés
non seulement à la cour mais comme une sorte d’attraction
de foire.
En 1845, le capitaine Louis Meyer des Magalhaes offrit à la Société
Royale de Zoologie d’Anvers un garçon nègre de 10
ans. S’il s’était démontré trop sauvage
pour le zoo on aurait pu le renvoyer d’où il venait. On permit
à ce garçon, Jozef Moller, couramment appelé “Jefke
of den Zoölogie”, de se promener sans être enfermé
dans sa cage et il constitua pendant de longues années une des
principales attractions du zoo d’Anvers (Preedy, 1984, p.3).
Les expositions de peuples non occidentaux
furent d’abord organisées par les zoos avec,
 |
Le leader politique Ekonda
(Nkumu) se fait photographier avec le couteau d’honneur par
la presse coloniale (Congo–Kinshasa).
Source: Lamote C., University of Wisconsin-Madison Libraries.
Africa Focus, 1940 |
semble-t-il, la justification que l’on pouvait,
à côté des animaux exotiques, mettre des exemplaires
humains leur correspondant et en exploitant probablement les mêmes
liaisons commerciales. En Allemagne, des expositions de ce genre était
organisées par Carl Hagenbeck, commerçant d’animaux
de Hambourg et directeur du zoo. Dans ses mémoires, il en parle comme
d’‘’expositions anthropologico-zoologiques”. A partir
des années 60 du XIX siècle, des groupes de lapons, nubiens,
esquimaux, kalmoukes, indien bellacoola, cingalais, éthiopiens, somalis,
et ainsi de suite, se succédèrent ainsi en une exposition
hétérogène. A Paris, LaGrange suivit cet exemple en
1881 et monta des expositions ethnographiques au Jardin d'Acclimatation
du Bois de Boulogne. Godefroy porta de l’Angola aux Pays Bas une collection
ethnographique avec un groupe de 23 esclaves choisis de manière à
représenter les «types sauvages».
C’est ainsi qu’en plein épanouissement de l’impérialisme
furent organisées des expositions de peuples: sur paiement, on montrait
au public des nègres, des indiens et des asiatiques dans leur habitat.
Dans l’ethnographie coloniale, les colonisés étaient
transformés dans les expositions coloniales en objets de
connaissance et ils étaient tournés en spectacle. Les peuples
que l’on montrait étaient des trophées de victoire.
Après avoir lutté avec l’image du guerrier indigène,
auparavant si menaçante et repoussante qu’elle avait dû
être exorcisée par des histoires d’horreur et des caricatures
terrifiantes, ils devinrent décoratifs. C’est là une
des origines de l’exotisme – la turquerie
devint à la mode après que les turcs aient cessé
de représenter une menace pour l’Europe; des images de nobles
indiens ornaient les magasins et les publicités quand les guerres
indiennes étaient désormais terminées et eux-mêmes
définitivement vaincus; des images de terrifiants guerriers africains,
avec lance ou sagaie , devinrent décoratives après que la
résistance africaine ait été éliminée
à l’aide des mitrailleuses. L’exotisme est un
luxe des vainqueurs et fait partie des conforts psychologiques
de la victoire. L’Autre n’est pas seulement à exploiter
mais il faut aussi en jouir, la jouissance étant une forme plus raffinée
d’exploitation (Der Kolonialismus der Jahrhundertwende gibt sich
exotisch. DieMannigfaltigkeit der Welt stelt sich ihm als Leckerbissen dar,
und man will den anderen nicht nur ausbeuten, sondern ihn so, wie er ist,
auch noch geniessen... Die exotische Inspiration und die wissenschaftliche
Neugier sind die doppelte Kompensation des Imperialismus, Zippelius,
1987, p. 87).
Les expositions coloniales satisfaisaient le voyeurisme
des vainqueurs de la civilisation, elles étaient des “allégories
de l’hégémonie européenne” et
des démonstrations de suprématie raciale dans lesquelles l’impérialisme
semblait s’être transformé en “histoire
naturelle” (Goldmann, 1987). Et puis, elles étaient
«un puissant moyen de propagande pour l’auto-élévation
nationale» qui jeta les bases d’un rapide développement
des musées coloniaux et ethnographiques en Europe.
Les musées eux-mêmes devinrent des manifestations de puissance
coloniale «où l’importance n’était pas déterminée
par la valeur intrinsèque des collections mais par la manière
pompeuse avec laquelle elles réussissaient à être l’expression
de la puissance nationale» ( Pott, 1962, p. 125-6. Cf. Avé,
1980).
L’Exposition Coloniale d’Amsterdam en 1883, qui s’étendait
sur un vaste terrain correspondant aujourd’hui à la Place du
Musée, comprenait dans la section sur les Antilles un groupe de 28
personnes du Suriname auxquelles on avait dit que le roi de Hollande donnait
une réception pour “toutes les nations” à laquelle
elles avaient été invitées. A l'Exposition de Paris
de 1900, furent reproduits plusieurs villages africains. Le Dahomey monopolisa
l'attention avec une reproduction de la tour du sacrifice d’Abomey,
accompagnée de crânes et de terrifiantes descriptions des méthodes
suivies pour les sacrifices humains de membres de famille royale. Mais la
principale attraction fut l'“Ethnographie en nature”, aménagée
par des soldats africains du service colonial français à Porto
Novo. Les visiteurs de l’Exposition pouvaient se faire porter dans
un hamac transporté par de robustes africains. Les porteurs animaient
le business (Debrunner 1979, p 345). On pouvait ainsi avoir un “avant-goût
des colonies” sans quitter la métropole.
Mais, au bout d’un certain temps la simple exhibition de peuples non
occidentaux dans un milieu reconstruit perdit son attrait. Il fallait de
l’action et du drame, et surtout de l’action sauvage, comme
des danses de guerre, des danses de cannibales, des scènes de bataille
et ainsi de suite. Entre 1895 et la première guerre mondiale,
furent organisés des spectacles sur grande échelle
qui élaboraient les clichés existants. Le développement
du cinéma eut le dessus sur ce type d’expositions. Le film,
avec bien plus d’efficacité, aurait reproduit les stéréotypes
et les aurait transformés en spectacle.
Humorisme de l'occidentalisation
Typique est une gravure portant la légende suivante:
«Le rouleau compresseur et les noix de
 |
Governeur coloniale belge de
la Province de Léopoldville visite Lukengo, roi de Kuba.
Source: Vansina Jan, John University of Wisconsin-Madison Libraries,
Africa Focus, 1923. |
cacao. Ce qui prouve que les nègres sont enclins
au progrès est le célèbre accueil réservé
au premier rouleau à Tombouctou». (Pèle Mêle,
13.vii.1913). On pourrait définir ce type de représentations
“humorisme de l'occidentalisation”: l'européen
qui se moque de la manière de réagir africaine par rapport
aux usages et à la technologie occidentaux. D’une façon
générale, la question est que l’aspect occidental
est seulement extérieur; au fond, les africains restent comme nous
les avions décrits tout au début: des sauvages. La principale
caractéristique de cet humorisme est le mépris. C'est un
type d’humorisme qui agit dans le cadre de la culture de domination.
Le rire stigmatise et donc délimite la frontière entre mondes
culturels.
L'humorisme de l'occidentalisation a pris origine dans le dilemme qu’avait
produit le fossé entre idéologie coloniale et réalité.
L'idéologie coloniale concernait le Poids de l’Homme Blanc
et sa mission civilisatrice, mais les réalités coloniales
concernaient le profit et le pouvoir. Jusqu’après la deuxième
guerre mondiale, seul un pourcentage minime de population coloniale avait
reçu une quelconque instruction occidentale et cela essentiellement
à travers les écoles missionnaires. On parlait du colonialisme
comme de l’“école de démocratie”, mais
le système colonial était essentiellement autocratique.
Avant 1945, moins de 1% de la population africaine jouissait de droits
politiques et civils ou avait accès aux institutions démocratiques
(Martin e O'Meara, 1986, p. 128, 131). L'idéologie de la
mission civilisatrice n’était pas compatible avec les réalités
coloniales et était contredite par d’autres idéologies
européennes et en particulier le racisme. Le déferlement
de l’impérialisme européen se vérifia à
la suite d’expectatives économiques exagérées
et largement mal placées, à une période où
les avantages économiques des possessions coloniales étaient
douteux. Des articles apparaissaient régulièrement sous
le titre du genre: “Est-ce que cela vaut la peine d’avoir
l’Afrique Centrale?” Le thème de la propagande des
colonies comme zones rentables ne pouvait se vérifier qu’après
de considérables investissements dans les infrastructures et seulement
au cas où les colonies pourvoiraient à elles-mêmes
en ne pesant donc qu’en partie minimum sur les dépenses pour
l’administration et les services. Cette comptabilité ne laissait
pas de place au travail de civilisation.
JanMohamed a soutenu, dans la foulée de Franz Fanon, que ce n’est
pas l’ambivalence mais le manichéisme qui caractérise
les attitudes occidentales envers le non-occident. La structure
de base de la littérature coloniale est donc l'“allégorie
manichéenne”, selon laquelle la relation entre conquérant
et conquis constitue un abîme entre mondes impossible à combler.
«Si cette littérature arrive à démontrer que
la barbarie de l'indigène est irrévocable, ou qu’elle
est pour le moins profondément enracinée, alors la tentative
européenne pour le civiliser pourra continuer à l’infini,
l’exploitation de ses ressources procéder tranquillement
et l’européen continuer à jouir d’une position
de supériorité morale» (JanMohamed, 1986, p. 81).
L'humorisme de l'occidentalisation dans la culture populaire fonctionne
de même. Entre les différentes inventions et idéologies
européennes il y a des antinomies inconciliables: Comment
les sauvages peuvent-ils être civilisés? L'abîme entre
nature et civilisation est-il impossible à combler et même,
selon la pensée raciale, biologiquement fondé? Les frictions
provenant de ce dilemme créé par les européens eux-mêmes
sont résolus par l’humorisme de l’occidentalisation.
Celui-ci exprime clairement l’image manichéenne de mondes
irrévocablement séparés par un rire libératoire:
aux dépens des indigènes.
Les vignettes populaires insistent sur ce dilemme et sur le thème
de la civilisation, en reproduisant continuellement l’indigène
incorrigible et le perpétuel sauvage qu’aucun degré
de civilisation occidentale ne pourra jamais changer. Ainsi, une vignette
portant comme légende «Les bonnes œuvres de la civilisation»
montre d’élégants gentlemen africains en hauts-de-forme
et, à côté d’eux, un singe lui aussi en haut-de-forme
(Le Rire, 28,vii, 1900). Et comment le bon vieux Noël anglais
est-il célébré chez les Zoulous? Par des sacrifices
humains (Punch, xii.1912). Et, par conséquent, les contradictions
entre expectatives européennes divergentes sont tournées
et résolues en un monde colonial imaginaire qui s’auto-réalise.
Dans les années 50 et 60, des revues telles que
Simplicissimus et Paris Match reportaient des vignettes
qui tournaient en ridicule le désir africain d’indépendance
et la situation post-coloniale. Les blagues sur les cannibales rentraient
dans ce contexte. On pourrait les définir comme de l’humorisme
de la décolonisation. Un exemplaire en est la vignette
«Bienvenus aux USA!», où des ministres d’un Etat
africain depuis peu indépendant viennent dépenser un crédit
de 20 millions de dollars et se montrent intéressés à
tout, sauf aux outils agricoles. A propos d’un homme politique allemand
en visite d’Etat en Afrique, on observait: «Comme il s’est
rapidement acclimaté!»: la vignette le représente
transformé en singe. L’idée de fond de ces blagues
est que les sauvages sont incorrigibles et l’aide au développement
un gaspillage d’argent. La propagande coloniale a mûri
en devenant propagande néo-coloniale.
Du point de vue africain, le schéma manichéen
“barbarie contre civilisation’’ pourrait être
vu à l’inverse. De nombreux africains ont vécu l’expérience
de l’impérialisme européen comme destruction
de civilisations africaines et remplacement de celles-ci par
la barbarie européenne. «Le désastre chrétien
nous a accablé / Comme un nuage de poussière», récitait
une poésie de Salaga au Ghana du nord, écrite en arabe en
1900.
Les intellectuels africains qui, dans les années
20 et 30, critiquaient les clichés européens avançaient
de nombreux arguments. (1) La conquête européenne
elle-même fut une barbarie. La barbarie des “hordes
civilisées” était reconnue de plusieurs côtés,
de Tovalou Houénou l’essayiste d'Afrique occidentale à
Rabindranath Tagore («Vous bâtissez votre règne sur
des cadavres»). (2) Le système colonial était
déshumanisant. Sous prétexte de civilisation, les
colonisés étaient réduits à des sauvages.
(3) Il n’existe aucun rapport nécessaire entre le
niveau de développement technologique d’un peuple et son
niveau de civilisation. Des termes comme ‘’haut’’
et ‘’bas’’ peuvent être appliqués
au développement technologique et économique mais non à
la civilisation. C’est l’argumentation du relativisme culturel
et un refus de l’évolutionnisme. (4) Les potentialités
de modernisation de l’Afrique ont été bloquées
et sabotées par les interventions européennes: le commerce
des esclaves et les interventions ciblées contre les forces de
modernisation telles que Mohamed Ali en Egypte et Samory Touré
en Afrique occidentale. (Cfr. Hodgkin, 1972; Gordon, 1989; Curtin, 1972.)
Depuis lors, ces arguments ont été élaborés
dans plusieurs directions. En direction socialiste par Kwame Nkrumah,
en termes psychologiques par Aimé Césaire, Franz Fanon et
Albert Memmi, en termes d’économie politique par des penseurs
des colonies comme Walter Rodney et Samir Amin et, en termes culturels,
par Claude Ake et Valentin Mudimbe. Leurs évaluations venaient
accompagner celles de critiques européens. Si l’on consulte
non pas la propagande coloniale mais les documents, les rapports, les
lettres et les journaux de bord des européens dans les colonies,
on trouve une générale reconnaissance des barbaries
et du colonialisme européen: souvent, c’est le côté
sauvage du vrai colonialisme qui fait sentir le plus fort sa voix (par
exemple, Emery, 1986; Meinertzhagen in Pakenham, 1985, p. 200-2).
Divers témoins européens nourrissaient peu d’illusions
sur ce point. Marx commentait: «La profonde hypocrisie et la barbarie
inhérentes à la civilisation bourgeoise se dévoilent
à nous dans les colonies où elle se promène nue»
Sartre notait: «Dans les colonies, la vérité était
nue». Joseph Conrad parlait du colonialisme comme de la «plus
vile course au butin ayant jamais défiguré l’histoire
de la conscience humaine». La culture populaire occidentale
a toutefois en grande partie suivi le modèle de la propagande coloniale.
Au début du XX siècle, John Hobson et Rosa
Luxemburg avertissaient que le militarisme impérialiste
et la barbarie se seraient retournés comme un boomerang contre
l'Europe. Après la guerre de tranchée de 1914-18,
la question se posa également dans les colonies de savoir ce qui
avait rendu la civilisation aussi attrayante. Lorsque, dans la terre des
“poètes et penseurs” il y eu six millions de sacrifices
humains, la question surgit de savoir ce qui rendait les blagues occidentales
aux dépens des peuples colonisés si amusantes. Césaire
et Fanon reprirent la question là où Hobson et Luxemburg
l’avaient laissée et interprétèrent le fascisme
et le nazisme comme “impérialisme tourné vers l’intérieur
”. Il s’en suit que les blagues occidentales reflètent
de la même façon leur provenance et se retournent contre
elles-mêmes.
Ce texte constitue un chapitre du livre: J.N. Pieterse,
White on Black: Images of Africa and Blacks in western popular culture,
Yale U.P., 1992
A titre gracieux de l'auteur.
Traduction: Madeleine Carbonnier
Références
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JAN NEDERVEEN PIETERSE
 |
Jan Nederveen Pieterse est professeur
de Sociologie à l’Université de l’Illinois,
Urbana - Champaign, expert de Sociologie transnationale avec un intérêt
particulier, dans la recherche, sur la mondialisation, le développement
et les rapports interculturels.
Il a enseigné aux Pays-Bas, au Ghana et aux Etats Unis et il a
été “visiting professor” au Japon, en Indonésie,
au Pakistan, au Sri Lanka et “lecteur” dans de nombreux pays.
Pieterse est co-rédacteur en chef de la Review of International
Political Economy et rédacteur en chef associé de Futures,
European Journal of Social Theory, Ethnicities, Third Text, and Culture
& Society, et “fellow” de la World Academy of
Art and Science.
Ses principales publications sont:
Pieterse J. N., Development Global Mélange: Globalization and
culture (Rowman & Littlefield, 2003);
—, Development Theory: Deconstructions/
Reconstructions (Sage, 2001);
—, White on Black: Images
of Africa and blacks in western popular culture (Yale UP, 1992);
—, Empire and Emancipation:
power and liberation on a world scale (Praeger, 1989; Pluto, 1990;
1990 Award of the Netherlands Society of Sciences);
—, Racism and Stereotyping
for Beginners (Dutch, 1994);
—, Globalization and Social
Movements (co-edited, Palgrave, 2001);
—, Global Futures: Shaping
Globalization (edited, Zed, 2000);
—, Humanitarian Intervention
and Beyond (edited, Macmillan/St Martin’s, 1998);
—, The Decolonization of
Imagination (co-edited, Oxford UP, 1997; Zed, 1995);
—, Emancipations Modern and
Postmodern (edited, Sage, 1992);
—, Christianity and Hegemony
(edited, Berg, 1992);
Nouveau texte en préparation: Globalization
or Empire?
Le site de J.Nederveen Pieterse est: www.staff.uiuc.edu/~jnp
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