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Le négatif fait vendre

Journalisme africain

Avec cette intervention au “Reporting Africa Workshop”, qui s’est tenu à Gaborone en avril 2002, une journaliste du Lesotho se penche sur les déformations de l’image du continent produites par les opérateurs africains de l’information qui intériorisent les styles et les stéréotypes journalistiques occidendaux.


de Monica Mofammere



Les médias se doivent d’informer, instruire et entretenir la société en vue d’atteindre
Reporter de télévision qui filment un évènement sportif à Nairobi, Kenya.
Source: JHU/CCP,1999, Photoshare
certains objectifs. Toutefois, avec l’amélioration de la technologie de l’information, n’importe qui, où que ce soit dans le monde, peut très facilement absorber le contenu des médias étrangers et s’en laisser influencer.
L'influence des médias étrangers – surtout ceux de nos maîtres coloniaux - est évidente dans la manière dont nombre de journalistes africains écrivent leurs articles.
Nombreux sont les journalistes internationaux qui tendent à penser que rien de bon ne peut venir de l’Afrique. Ils prennent l’Afrique pour un continent obscur déchiré par les guerres, la pauvreté, la faim, les désastres naturels et la violence. Et le fait que de longs articles soient consacrés à ces événements, alors que l’on parle peu de ceux positifs qui se produisent en Afrique, le montre bien.
Les journalistes africains ont été éduqués à croire que ce sont les faits négatifs qui se vendent, si bien qu’ils se conforment au style d’écriture de leurs homologues occidentaux sans même se demander la raison qui se cache derrière leur représentation négative de l’Afrique.
Aux fins de cet exposé, les coupures de journaux qui seront prises en exemple et citées comme étant “étrangères” proviennent essentiellement d’Afrique du sud.
En est un exemple un article paru le jeudi 7 novembre 2000 dans le quotidien Sowetan. Cet article traite d’un très gros contrat d’investissement de 750 millions de rands qui devait être effectué au Maseru par une société de Taiwan, la Nien Hsing International. Cet article comporte seulement deux paragraphes.
Mais, le 24 février 2000, le même quotidien reportait un article conçu pour discréditer le mariage du Roi du Lesotho, intitulé "Plus de falbalas que de rituels": un article de 10 paragraphes.
L'auteur de l’article accuse le Roi et la Reine du Lesotho d’avoir, par ce qu’ils avaient fait durant les trois jours de leur cérémonie nuptiale, «ignoré avec mépris leur identité culturelle».
Cet article est extrêmement critique: il ne contient même pas un seul commentaire positif sur ces noces royales. L’on suppose que son auteur a été influencé par les correspondants étrangers qui ne voient la plupart du temps que les choses négatives, même quand il s’agit d’une occasion positive comme ce mariage royal.
Nos maîtres coloniaux ont tendance à penser que la seule bonne chose qui puisse venir de l’Afrique est sa tradition, qu’ils définissent ‘‘bonne’’ parce qu’elle les amuse, en ce qu’elle est différente des si nombreuses formes de divertissement auxquelles ils sont habitués. Le montre le fait que presque tous les reportages de correspondants étrangers sont agrémentés de quelque élément de la tradition auquel est presque toujours attribué un aspect positif, alors que beaucoup d’autres ne l’ont pas, même si pour les populations locales ces choses-là semblent bonnes.
Cet élément saute aux yeux dans l’article mentionné ci-dessus puisque l’auteur affirme
Un studio d’enregistrement d’un émetteur radiophonique kenyan.
Source: JHU/CCP,1998, Photoshare
qu’au cours des trois journées le Roi et la Reine n’ont pratiquement jamais endossé de costume Basotho. On se demande quel vêtement Basotho l'auteur s’attendait à voir porté par le Roi et la Reine. Il s’attendait peut-être à ce qu’ils endossent des peaux d’animaux? Et on se demande aussi si l’auteur aurait dit la même chose si ce mariage avait eu lieu quelque part en Europe ou dans tout autre pays qu’il tiendrait en haute estime.
Ceci indique clairement que de nombreux journalistes en Afrique tendent à penser que le meilleur style d’écriture est celui de leurs homologues occidentaux. Si bien qu’ils s’en tiennent au vieux refrain habituel et peu importe les conséquences qu’il peut avoir sur l’image des pays africains.
Et puis le colonialisme exerce encore son influence sur les médias en Afrique lorsqu’il s’agit d’authenticité. Toute nouvelle provenant d’une chaîne d’information étrangère comme la BBC, la CNN ou la Reuters est authentique et va donc finir directement sur les journaux ou passe à l’antenne sans être mise en doute ou examinée.
C’est ce qui se passe également avec les nouvelles locales. Certains journalistes ne se donnent même pas la peine de chercher des informations de première main parce qu’ils prennent tout simplement l’article de la chaîne d’information qu’ils tendent à croire indiscutable.
Et c’est dommage, car les gens ne racontent pas tous de la même façon le même évènement: en racontant le même évènement, les gens partent de points de vue différents si bien qu’on serait en droit de penser qu’ils parlent d’évènements différents. Ce faisant, les journalistes semblent mettre en doute leur propre capacité de reporter les nouvelles. C’est comme s’ils disaient que la façon dont les journalistes étrangers écrivent est meilleure que la leur.
Nous continuons également à ressentir la domination coloniale en matière de technologie et de structures. Sur ce point, Mohlalefi Bereng, professeur à l’Université nationale du Lesotho, affirme: «Sur le plan historique, les mass médias du Lesotho sont, en termes de technologie et de structures, étrangers plutôt qu’indigènes. En tant que tels, ils ne sont pas africains même si leur utilisation a fait en sorte qu’ils soient maintenant localisés. A l’instar d’autres formes de technologies de survie, ils exigent une adaptation de la part des cultures ou sociétés qui les reçoivent afin que celles-ci puissent assurer leur conservation et leur survie» (Journal of the World Association for Christian Communication, février 2001).
Même si l’exemple donné ici concerne le Lesotho, on a la forte sensation qu’il en est de même dans de nombreux pays africains qui dépendent encore de leurs maîtres coloniaux en matière d’assistance financière.
Cette domination financière tend à imposer aux gouvernements africains de censurer ce que les médias affirment de leurs maîtres coloniaux par peur de les contrarier et de crainte qu’ils cessent d’assister ces mêmes pays sur le plan financier.

Même dans les cas où les gouvernements n’imposent pas ce qui doit ou ne doit pas être dit,
Interview radiophonique à un Ministre sénégalais.
Source: JHU/CCP,1997, Photoshare
les journalistes veillent à se censurer eux-mêmes en tenant compte des relations diplomatiques existant entre leur gouvernement et les maîtres coloniaux.
Très souvent, même s’ils peuvent sembler être contrôlés localement, les médias appartiennent aux maîtres coloniaux. Quand il en est ainsi, il est évident que l’organe en question servira les intérêts de son patron car «on ne crache pas dans l’assiette où l’on mange».
La question de la propriété et du contrôle a par conséquent influencé l’emplacement des médias dans les pays. Dans ce cas-là généralement, les populations locales en souffrent. Les médias sont localisés là où existe une forte concentration d’occidentaux, ce qui a surtout lieu dans les villes.
Sur cette question, le Prof. Bereng affirme: «Même dans le contexte régional, les médias sont relativement plus forts dans les sociétés où le pouvoir économique européen est encore dominant. Même si le pouvoir politique est passé aux noirs, après le colonialisme sa gestion effective reste encore dans les mains des ex-patrons: les européens. Il est facile de dire qu’un pays possède tant de quotidiens et de stations radios, mais ce calcul ne peut être exact si l’analyse générale ne tient pas compte des facteurs de la propriété».
Bereng affirme que même là où la population africaine soutient qu’elle en détient la propriété, l’entretien des structures dépend toujours de ceux qui possèdent les capacités techniques et qui, dans un autre sens, ne sont pas la population locale mais presque toujours des sociétés blanches dotées de capacités locales ou internationales.
On perçoit encore la domination coloniale dans les médias en ce qui concerne la langue qu’ils utilisent presque tous. Nombreux sont ceux qui emploient encore la langue de leurs maîtres coloniaux en marginalisant ainsi la population locale.
Quand on en vient au rôle de divertissement des médias, on peut facilement reconnaître l’influence coloniale puisque presque toutes les chansons diffusées par nos stations radio et les films et vidéos qui passent à la télévision sont de provenance occidentale. Ce qui a en outre façonné l’attitude des gens de chez nous qui tendent à penser que ce qui est bon vient seulement de New York et de Londres.
Nos artistes locaux n’ont pas suffisamment d’occasions de prouver leur talent. Si bien qu’il est pour eux très difficile de progresser et nombre d’entre eux meurent plus pauvres que leurs homologues occidentaux.


Conclusion

Ceci étant, je voudrais conclure en disant que la tâche de changer l’image de l’Afrique est dans les mains de ses journalistes. Avec l’avancée des technologies de l’information, les journalistes peuvent saisir cette occasion pour raconter au monde les choses bonnes qui se passent en Afrique et s’éloigner du style journalistique occidental qui est presque toujours axé sur les événements négatifs en ignorant totalement leur côté positif.
C’est aussi aux jeunes journalistes africains qu’il revient d’aider les sociétés à se décoloniser et à éviter de perdre leur identité. Ils devraient aider leurs sociétés à prendre ce qu’il y a de bon des autres continents pour l’utiliser en faveur des africains, hommes et femmes et de leur habitat: le continent africain.

Traduction: Madeleine Carbonnier

Références




MONICA MOFAMMERE

Monica Mofammere est rédacteur en chef du Lesotho Today, quotidien du Ministère de la Communication du Lesotho. Elle est titulaire d'une maîtrise en Sciences de l'éducation. Elle a été enseignante, traductrice et correctrice d’épreuves avant de devenir journaliste, avec compétence surtout dans les secteurs de la santé et des questions de genre.


LE SOUTHERN AFRICAN MEDIA TRAINING TRUST (NSJ)

La représentation de l’Afrique dans les médias (locaux et internationaux) est, on le sait, tout autre que bonne. Ce qui crée une perception négative de ce continent donnant même lieu à des formes de “prophéties se réalisant d’elles-mêmes” sur le plan des choix et des actions des africains eux-mêmes. C’est avec ces prémisses que s’est déroulé à Gaborone, du 14 au 27 avril 2002, le “Reporting Africa Workshop”, dans l’idée de sensibiliser les spécialistes, et surtout les journalistes, sur les conséquences que comporte le fait de singer le style des médias occidentaux et de réfléchir sur l’apport qu’un nouveau mode de produire des nouvelles peut avoir pour l’avenir du continent. Ce Workshop n’est qu’une des nombreuses initiatives du Southern African Media Training Trust (NSJ), institut de formation et de recherche indépendant dans le domaine de la communication dont le training manager est Ransford Antwi. Cet institut dont le siège est à Maputo, a été lancé en 1993 par la Federation of African Media Women - SADC (FAMW-SADC), le Media Institute of Southern Africa (MISA), la Southern African Broadcasting Association (SABA), la World Association for Community Radio Stations in Africa (AMARC-AFRICA) et différentes écoles de journalisme. Sa mission est de soutenir le développement de médias libres et indépendants de qualité en Afrique du sud.
Les cours prévus pour 2003 concernent la communication journalistique dans les secteurs de l’économie (Zambie et Mozambique, mai; Angola, juillet/août), de la politique (Botswana, février/mars), du développement (Tanzanie, mars/avril). D’autres cours ont pour objet les modalités du reporting sur l’Afrique en général (Afrique du sud, mars), la gestion des journaux imprimés et de ceux radiotélévisés (Afrique du sud, juin/juillet; Angola, octobre/novembre) et la formation des formatters dans le domaine des médias (Lesotho, avril/mai; Mozambique, août/septembre).


A. O.


Traduction: Madeleine Carbonnier