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Un stéréotype de
moins
Avant-propos C’est un truisme d’affirmer qu’en Afrique chaque groupe ethnique a sa manière
On court le risque de considérer l’Afrique comme une entité unique. Certes, il y a des différences dans la façon d’exprimer les sentiments les plus profonds de tout être humain et des différents groupes ethniques du continent. Personne ne saurait nier ces différences, mais les éléments d’unification sont si nombreux que les Africains de la région sub-saharienne, leur aspect mis à part, peuvent s’identifier comme une entité unique. Nous pouvons discuter de la culture ou des cultures africaines, nous pouvons évoquer de nombreux aspects de la vie africaine tant au singulier qu’au pluriel. Les experts peuvent exprimer des avis différents sur ce thème. Nous avons souvent lu des livres et des publications sur la religion traditionnelle africaine. Parfois les débats aboutissent à une vision classique de la religion. Toutefois de temps en temps des articles paraissent qui mettent en cause la façon dont cette religion est présentée. A vrai dire, certains affirment qu’il est grand temps de cesser de parler d’une religion qui figure aujourd’hui dans la liste des “espèces en voie de disparition”, vu que la plupart de ses adeptes se convertissent au christianisme ou à l’Islam. La religion n’a pas donné de réponse aux graves crises auxquelles le continent est confronté. L’Afrique, à l’instar de sa religion, est considérée comme le “tiers monde”. Pourquoi perdre son temps avec une religion que certains jugent “obsolète”? Et pourtant, plusieurs experts africains ont constaté l’influence profonde qu’exerce la religion sur la vie et le Weltanschauung africains. John Mbiti a déclaré que les Africains sont “notoirement religieux” (African Religions and Philosophy, Oxford, 1975, p. 30), et cela vaut même pour les Africains de la diaspora. Peter J. Paris écrit que «l’omniprésence de la conscience religieuse parmi les peuples d’Afrique est leur caractéristique commune la plus importante» (The Spirituality of African Peoples, The Search for a Common moral Discourse, Minneapolis, 1995, p. 27). J. Holloway, un auteur non Africain, observe ce qui suit: La religion était et reste une partie essentielle de la vie pour la plupart des Africains. Pour certains, elle embrasse toute la vie, elle donne des réponses, elle donne un sens à leur présence dans l’univers, à leur culture et à leur rapport avec la nature en général. Pour la plupart des groupes ethniques africains, la religion n’était pas simplement un système fidéiste ou cultuel, mais plutôt un mode de vie, un système de contrôle social assurant des soins de santé et un mécanisme d’organisation (Africanisms in American Culture, Bloomington, 1990, p. 37).
Dans ce bref document, je voudrais mettre en exergue certaines valeurs constantes de la religion traditionnelle africaine, qui intéressent tant ses adeptes que les personnes converties à d’autres traditions religieuses. La famille La famille est l’une des valeurs les plus précieuses des peuples africains. Une personne est définie sur la base du groupe auquel elle appartient. C’est grâce à la famille, à la lignée, au clan et à la tribu que l’on acquiert ce sens de la communauté. Dans beaucoup de sociétés africaines, la famille ne se compose pas seulement d’un père, d’une mère et de leurs enfants, mais elle comprend un groupe entier de personnes: le chef de famille avec sa ou ses femme/s, ses enfants, ses neveux et nièces, ses frères et sœurs avec leurs conjoints et leurs enfants, leurs neveux et nièces, bref, tous les descendants d’un ancêtre commun. Dans certaines zones, il n’existe pas un mot pour désigner les cousins ou les neveux des deux sexes: chacun est frère ou sœur de quelqu’un. Ce n’est pas la dimension de la famille qui est importante, mais le rôle qu’elle joue pour assurer l’union de ses membres. C’est un lieu où chacun a sa place, les personnes âgées sont respectées et les jeunes sont traités avec amour et gentillesse. La notion de famille va bien au-delà de ses membres vivants. Les ancêtres et les défunts font partie de cette grande famille. Cela signifie que le nombre de ses membres ne diminue jamais. Ceux qui entrent dans la famille à la suite d’un mariage et les enfants qui naissent contribuent à sa croissance et les morts demeurent des membres permanents.
Le sens d’appartenance ne se réduit pas à la famille nucléaire, il va bien au-delà du groupe descendant du même arbre généalogique pour s’étendre à un clan, à un village, voire même à une ville. L’individu n’est pas seul au monde, il est entouré des membres de sa communauté. L’individu est complet dans la mesure où il fait partie de cette communauté. Dès sa naissance, un Africain apprend à dire: «je suis parce que je fais partie de».
Ce sens de la communauté fait comprendre à ses membres l’exigence de contribuer au bien-être du groupe. Dans certaines régions, les communautés donnent leur contribution financière à la construction de maisons pour les membres les plus nécessiteux ou payent les études des jeunes les plus prometteurs afin d’être ensuite représentées au sein du gouvernement ou, s’il s’agit de médecins ou d’avocats, de trancher leurs différends. Dans de très nombreux cas, par exemple chez les chrétiens, les séminaristes ou les aspirants à la vie religieuse ont été parrainés par la communauté. Chaque membre de la communauté se réjouit le jour de l’ordination ou de la profession des vœux: la réussite ou l’échec d’un membre ne concerne pas que celui-ci, mais implique la communauté tout entière.
L’attention à l’égard des membres les plus faibles de la communauté, les malades et les personnes âgées, est une autre valeur importante. Les malades ne sont pas délaissés, les personnes âgées ne sont pas reléguées dans des “maisons de retraite”, mais vivent avec les membres de leur famille. L’euthanasie n’est pas envisagée comme une option pour mettre un terme aux souffrances des sujets les plus faibles de la société, bien au contraire, ceux-ci sont aimés et soignés jusqu’au moment où ils iront rejoindre les défunts de la famille.
Le mariage ne concerne pas que deux personnes: c’est une alliance, un pacte entre familles et personnes. Les normes culturelles pour en assurer la stabilité sont fixées: l’inceste est sévèrement puni et celui qui se rend coupable d’infidélité conjugale fait l’objet de la réprobation générale.
Dans la majorité des sociétés africaines, les enfants sont aimés et le mariage sans enfants est considéré comme inutile et incomplet. Lorsque les enfants arrivent, ce n’est pas seulement la cellule familiale qui s’en réjouit, mais la communauté tout entière.
Le respect pour la sacralité de la vie est très grand. Tous sont imprégnés de l’impératif divin selon lequel «La vie doit être donnée; la vie doit être vécue; la vie doit être appréciée; la vie doit être intègre; la vie doit être honorable; la vie doit être longue et pacifique» (Sarpong). Voilà pourquoi de nombreuses sociétés africaines ont développé des tabous et des rites pour protéger le don divin de la vie. L’homicide volontaire est une ignominie qui entraîne parfois des rites compliqués de purification et peut comporter un exil prolongé, ainsi que la prise en charge de la famille de la victime. L’avortement est également considéré comme une monstruosité.
Les Africains n’ont pas besoin de fixer rendez-vous pour aller visiter leurs voisins ou pour aller déjeuner chez eux. La majorité des sociétés africaines considèrent l’hospitalité comme une obligation. Les visiteurs sont toujours les bienvenus, quelle que soit la raison de leur visite. Ceci explique pourquoi les premiers missionnaires européens ont pu s’installer sans difficulté dans de nombreux villages africains, parler aux populations et prêcher le christianisme.
Dans leur approche religieuse traditionnelle, les Africains ont un sens du sacré très développé et considèrent avec respect les lieux, les personnes et les objets sacrés. La religion embrasse la vie dans sa totalité, il n’existe aucune dichotomie entre l’aspect séculier et l’aspect religieux, le sacré et le profane, le visible et l’invisible. En Afrique ces distinctions sont artificielles, il n’existe pas une dimension complètement laïque, il n’existe pas de frontière entre cette vie et l’au-delà. La vie même est un cycle qui va de la naissance à la renaissance, en passant par la mort. L’homme ne trouve pas son bonheur dans l’au-delà, mais dans son bien-être général dans cette vie et dans l’au-delà. Conscients qu’ils sont de la présence invisible de Dieu, des esprits et des ancêtres, les hommes doivent toujours vivre de manière à complaire à ces forces surnaturelles. Ils doivent dire la vérité, être honnêtes dans les affaires et dans leurs relations avec autrui. Ils sont très soucieux de connaître la volonté de l’esprit auquel il faut offrir des sacrifices ou demander la protection.
Une très grande importance est attachée au pouvoir de la parole. Les paroles de bénédiction d’un père pour son enfant sont considérées comme très efficaces. Le dernier testament oral d’un moribond est sacré et personne n’oserait ajouter ou éliminer quoi que ce soit. Enfreindre le serment du secret prêté au cours de certains rites d’initiation est un délit très grave aux yeux de la communauté.
La religion traditionnelle africaine et ses valeurs ne sont pas isolées: au fil des années elles ont rencontré les autres religions du monde: le christianisme, l’hindouisme, le bouddhisme et l’Islam. Les cultures étrangères ont eu un impact considérable sur les traditions locales. L’urbanisation, l’industrialisation, les sciences et la technologie modernes, les politiques nationales et locales sont des réalités auxquelles les peuples africains sont confrontés. Mais, entre-temps, qu’en est-il des valeurs traditionnelles africaines? Examinons certains aspects de la vie quotidienne. La famille traditionnelle doit faire face aux problèmes économiques des salariés des grandes villes qui ne peuvent pas payer un appartement suffisamment grand pour une famille qui grandit et, encore moins, pour les membres de la famille en visite. L’esprit communautaire, en vertu duquel celui qui possède une propriété a l’obligation de la partager avec ses voisins plus pauvres, est mis à rude épreuve par la culture des affaires qui prône le succès, le profit et les investissements pour accroître sa fortune. Les vertus fondamentales, telles l’honnêteté dans le village où il ne faut pas fermer la porte à la clé, la sincérité au marché où tout le monde se connaît et le vendeur demande à l’acheteur le prix réel d’un produit, la fraternité qui permet à la communauté de partager et de vivre ensemble les événements de la vie: de telles vertus, entre autres, sont mises à rude épreuve dans les mégalopoles de plus de deux millions d’habitants, où les individus se sentent seuls et inconnus. Les vertus, les rites et les coutumes religieux protégés jusqu’à présent par des communautés très unies, commencent à s’effriter sous l’impact anonyme de la grande ville où tous luttent pour survivre. La démocratie a ses mérites, mais il est indéniable que les liens qui unissent les sociétés africaines sont en train de s’affaiblir sous l’assaut des politiques et des gouvernements modernes, des campagnes électorales et du changement d’attitude à l’égard des personnes âgées, des autorités traditionnelles et des coutumes dans leur ensemble. Dans ce sens, bien des Africains ont perdu toute confiance en eux-mêmes et parfois s’efforcent de cacher leur origine pour ne pas être considérés comme des sauvages. Certains ont épousé les valeurs modernes comme si elles étaient supérieures ou meilleures par rapport à leur héritage culturel africain. A l’autre extrémité il y a les Africains qui se battent pour un retour à l’“état originaire”, c’est-à-dire l’état où la culture africaine n’était pas influencée par l’impact des autres cultures.
La réponse aux défis lancés par les changements intervenus dans les sociétés africaines ne consiste pas à condamner les innovations modernes positives, ni à regretter le passé, bien au contraire, elle consiste à identifier les valeurs permanentes de manière à les sauvegarder et à élaborer en même temps une synthèse acceptable des aspects positifs des changements. Traduction: Serenella Bronzini |
LES CHANGEMENTS DANS L’ETUDE DE LA DIMENSION RELIGIEUSE AFRICAINE Dans le “noyau dur” du système de stéréotypes sur les sociétés africaines, il y a à coup sûr la sous-représentation de leur dimension religieuse. Tout a commencé, selon Bolaji Idowu, avec les premiers voyageurs et explorateurs, qui ont grandement contribué à la diffusion de fausses images et d’impressions négatives sur les africains et leur culture religieuse traditionnelle. Christopher Ejizu souligne que les matériels religieux indigènes étaient considérés comme “exotiques et curieux“, et d’ajouter: «Ils n’avaient pas trouvé de temples religieux, d’églises ou de mosquées, ce qui les avait amenés à se poser la question de savoir si les indigènes africains avaient oui ou non une religion». Quoi qu’il en soit, Ejizu affirme que l’étude des religions traditionnelles africaines (cet auteur préfère en tout cas se référer à une seule expression religieuse avec plusieurs “variantes“), s’est poursuivie, tant bien que mal, d’abord grâce à l’engagement personnel de missionnaires, soldats et administrateurs européens, puis en vertu des recherches menées par des instituts africanistes parrainés par les gouvernements coloniaux. Au cours de cette période, comme Basil Davidson l’a si bien élucidé, les approches évolutionnistes (les religions traditionnelles africaines vues comme un stade “primitif“ de la religiosité humaine) et mono-disciplinaires (telles les approches liées à l’usage de l’ethnographie qui tend à renfermer l’expérience religieuse africaine dans une dimension figée et intemporelle) ont produit d’énormes bévues. Par conséquent, affirme Ejizu, «pendant longtemps, en évoquant les éléments religieux africains, les auteurs ont utilisé certains termes avec des connotations négatives et dégradantes, des mots ethnocentriques tels que primitif, sauvage, natif, tribu. D’autres expressions sont : paganisme, idolâtrie, animisme, fétichisme, totémisme. L’utilisation de ces expressions, notamment par les anthropologues et les évolutionnistes occidentaux, fait partie du préjugé et de la discrimination raciale profonds à l’égard des africains». Un changement significatif, toujours d’après Ejizu, est intervenu pendant les années qui ont précédé l’indépendance, grâce à de nombreux écrivains et savants africains (religieux et laïcs), tels que Danquah, Mulago, Kagame, suivis de Mbiti, Arinze, Ezeanya, Idowu, Ilogu et d’autres encore, qui ont contribué à promouvoir une étude plus approfondie des religions africaines, en soulignant leur haute valeur éthique et communautaire. A l’heure actuelle, nombreux sont les centres d’étude en la matière : on dispose d’un foisonnement de recherches de haut niveau portant non seulement sur les caractéristiques théologiques, philosophiques et morales de ces religions, mais aussi sur leur capacité de répondre de manière dynamique et flexible aux exigences des hommes et des sociétés africains d’hier et d’aujourd’hui, avec des retombées profondes sur la vie sociale, économique et politique. Beaucoup sont surpris, par exemple, par la forte diffusion de la spiritualité traditionnelle parmi les élites et les classes moyennes urbaines des pays africains (cf. les numéros 2 et 3 de Sociétés africaines). En tout état de cause, les stéréotypes sur la spiritualité africaine sont encore très répandus chez la plupart de l’opinion publique mondiale et sans doute aussi chez de nombreux décideurs au niveau international. Les religions traditionnelles font partie de la modernité (voire de la post-modernité) africaine, mais il y a encore un long chemin à parcourir avant que cela ne soit pleinement reconnu.
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