Forum


Représentations

Une image cancérogène

Les causes de l’image négative et réductive de l’Afrique. Impacts politiques et économique. Stéréotypes récurrents. Le poids des mass médias. La position des ONG internationales. Hypothèses de solution.


de Daniele Mezzana


E
xiste-t-il un lien entre la représentation de l’Afrique subsaharienne et sa place
Etudiants dans une bibliothèque de Dakar, Sénégal.
Source: Peggy D'Adamo, JHU/CCP, Photoshare, 2001
au sein des sociétés humaines, son rôle historique, son poids dans les relations internationales et ses possibilités de développement, autrement dit, son “destin”? La question pourrait paraître rhétorique, au moins en partie, aux yeux des lecteurs de “Sociétés africaines”, revue justement créée pour contribuer à fournir une image plus complète et plus réaliste de ce continent, eu égard à celle négative, réductive et fallacieuse actuellement diffusée. Néanmoins, si nous posons à nouveau cette question, c’est parce que la réponse n’apparaît absolument pas acquise, surtout si l’on considère les différentes manières dont on peut traiter cette matière et la gamme de solutions que l’on peut trouver à cet égard.

Nous allons donc essayer, avec cette contribution, de fournir certaines pistes de réflexion, notamment sur les approches adoptées pour étudier la représentation du continent africain (surtout dans les médias occidentaux – presse, radio, télévision1) ”l’image” de l’Afrique qui s’en dégage, les conséquences de la diffusion (et persistance) de cette image et les possibilités existant d’invertir en quelque mesure la route. Possibilités qui, on le verra, apparaissent étroitement liées non seulement à l’identification d’idées reçues, stéréotypes et préjugés, mais aussi à celle des acteurs spécifiques qui jouent un rôle dans ce domaine, des procédures selon lesquelles ces acteurs opèrent (plus ou moins consciemment) et des obstacles et opportunités qu’ils peuvent rencontrer.


Image et marginalisation politique et économique

Les filons d’étude illustrés ci-après présentent d’évidentes particularités et sont donc présentés distinctement, même s’il est possible, dans de nombreux cas, de constater qu’ils s’entrecroisent et se superposent et, comme on le verra, que de nombreux auteurs ont en fait travaillé dans des domaines de recherche différents.

Un premier filon dans ce domaine comprend une série de contributions qui, adoptant pour la plupart une approche critique, tendent à inscrire la question de l’image de l’Afrique à un niveau pour ainsi dire politico-stratégique. Selon les auteurs liés à cette approche, les représentations courantes du continent africain seraient principalement – spécialement dans les mass médias – la manifestation sur le plan symbolique et de la communication de spécifiques déséquilibres de pouvoir, créés par l’action de certains acteurs du nord de la planète tels que gouvernements, groupes d‘intérêt et entreprises multinationales, qui présentent souvent des intérêts concomitants.

Dans ce contexte on a, tout d’abord, re-proposé les analyses traditionnelles qui visent à mettre en lumière l’existence de nouvelles et anciennes formes de colonisation et d’impérialisme politico-économico-culturel. En vertu de ces analyses, l’image de l’Afrique dans les médias occidentaux serait déformée exprès – quand elle n’est pas activement produite ad hoc – pour répondre à des stratégies et exigences de politique étrangère, commerciales et culturelles cohérentes les unes avec les autres, en dissimulant en même temps la contribution (surtout économique) du continent (Chavis, 1998) (Ebo, 1992).

D’autres auteurs ont souligné le lien entre la qualité de l’information sur l’Afrique que fournissent les médias du nord de la planète et la volonté des gouvernements de s’engager épisodiquement sur des thèmes spécifiques. C’est par exemple le cas de ce qui s’est passé dans les années 80 à l’occasion de campagnes visant à soutenir les pays africains au moyen d’interventions d’aides alimentaires (Govea 1992). Dans ce contexte, on a enregistré la présence de véritables fonctions latentes, là où, par exemple, le “discours” sur la faim en Afrique et sur ses causes ont été dans ces années-là interprétés comme une des manifestations de la guerre froide entre Est et Ouest (voir également plus loin) (Fair 1992).

Une analyse globale de cette phénoménologie a été, entre autres, tentée avec une
Spectateurs en rang à l’entrée du stade de Amahoro de Kigali, Rwanda.
Source: JHU/CCP, Photoshare, 2001
attention spéciale par Asgede Hagos, dans une de ses études sur la marginalisation de l’Afrique de la part des médias occidentaux, en particulier ceux des Etats Unis durant la période à cheval entre les années 70 et 80 (Hagos 2000). Hagos souligne le lien étroit entre les institutions gouvernementales et les médias américains ; c’est en ce sens qu’il enregistre la persistance, dans les années 50, d’une attitude des médias à négliger le continent africain qui correspond au peu d’intérêt stratégique de ce dernier aux yeux du gouvernement des Etats Unis. Selon Hagos, cette couverture médiatique inappropriée de l’Afrique n’a représenté qu’une autre forme de dépendance, d’exploitation et de domination, en ce sens qu’elle a produit une image tout à fait marginale du continent et de ses acteurs. Même quand cette couverture a été assurée, cela a eu lieu, soutient l’auteur, pour répondre à de précises exigences de type politique ou idéologique, tout au plus dans le sens de ”l’anticommunisme” (par exemple en interprétant des phénomènes tels que les mouvements contre l’apartheid en Afrique du Sud ou les famines en Ethiopie et en Erythrée durant la période que l’auteur a prise en considération).

Une autre étude, axée sur l’image de l’Afrique dans les médias de l’ex Union Soviétique sur une période plus longue que celle que l’on vient de citer sur les Etats Unis (1956-1993) (Quist-Adade, 2001), montre l’existence de préjugés et de stéréotypes d’interprétation qui, malgré leurs intentions différentes de celles indiquées par Hagos, tendent à produire -comme l’attestent également d’autres recherches sur le même thème (Eribo, 2001) - le même résultat d’une image réduisant et marginalisant celle de l’Afrique. Ces préjugés et stéréotypes varient de l’attribution des problèmes de l’Afrique aux “intrigues impérialistes” jusqu’à la représentation d’un continent incapable de grandir seul, sans aide extérieure, en l’occurrence celle d’un internationalisme solidaire qui, selon l’auteur, cachait à grand peine sa nature paternaliste.


Flux internationaux des nouvelles et “newsworthiness”

De nombreuses études se sont en outre concentrées durant les dernières décennies (en s’accentuant particulièrement dans la période à cheval entre les années 70 et 80)2 , sur les flux internationaux des nouvelles (Malek, Kavoori, 2000). Ces études, à caractère souvent quantitatif, ont enregistré de forts déséquilibres dans ces flux et fourni une large base de référence empirique pour démontrer, par exemple, la faible présence (et la mauvaise qualité) des nouvelles provenant d’Afrique sur les médias occidentaux, présence en tout cas relativement récente, à partir de la couverture médiatique de certaines crises (famines et sécheresses) des années 70 et 803 . Dans un contexte où la présence des pays en voie de développement sur les médias internationaux a radicalement diminué (jusqu’à 50% dans les années 90) (Philo, 2001), il a par exemple été mis en évidence que, sur un échantillon de nouvelles diffusées entre 1972 et 1989 par les télévisions américaines ABC, NBC, et CBS, 2,2% seulement concernaient l’Afrique4 . Pour citer un autre cas, concernant les principaux journaux télévisés italiens, on a noté que durant la période qui va du 10 octobre 1999 au 31 mars 2000, sur 21.500 nouvelles passées à l’antenne, 128 seulement concernaient l’Afrique (0,6%) et surtout des événements catastrophiques et violents (Grandi, 2000). Ces déséquilibres sont particulièrement évidents si l’on considère que les 4 principales agences de presse internationales (Reuters, Agence France-Presse, United Press International et The Associated Press) appartiennent à 3 pays seulement et fournissent la très grande majorité des nouvelles qui arrivent dans toutes les salles de presse du monde (van der Heyden sd).

Ont également été réalisées dans ce domaine des études, désormais classiques, sur la “newsworthiness”, c’est-à-dire – dans notre cas spécifique – les critères que les appareils d’information jugent indispensables pour augmenter la probabilité qu’un événement s’étant produit en Afrique, ou dans un autre pays en voie de développement, devienne une “nouvelle” digne d’être publiée et soit donc en quelque sorte “vendable”. Dès la moitié des années 60, Johan Galtung et Mari Holmboe Ruge avaient essayé, dans une célèbre étude à l’avant-garde, d’identifier ces critères, dont le cumul rend encore plus probable leur possibilité d’être publiées (Galtung, Ruge 1965). Deviennent, par exemple, des nouvelles les événements ayant lieu dans un laps de temps adapté à l’organisation du travail du moyen d’information spécifique (pour un quotidien: 24 heures), se vérifiant sur une échelle assez vaste (plus l’événement narré est violent ou négatif et plus augmente le caractère des titres), se présentant avec moins d’ambiguïté (autrement dit sont plus clairement interprétables) avec par conséquent plus d’affinité culturelle et de signification pour le public, et sont donc en quelque sorte conformes à l’image préexistante (nous en dirons plus d’ici peu: en l’occurrence, les a priori sur l’Afrique). Outre cela, selon Galtung et Ruge, pour faire nouvelle, les événements doivent aussi être rares et inattendus, concerner un pays important, des personnes importantes (l’élite d’une nation), des histoires personnelles et en tout cas fortement négatives.

Il existe aussi une précise géographie de la newsworthiness, comme l’ont en son temps souligné les études d’Herbert Gans qui ont mis en lumière l’existence, chez les détenteurs et opérateurs des médias, d’une “carte cognitive” spécifique du monde. Par exemple, les médias des Etats Unis préféraient à l’époque développer les nouvelles touchant les pays alliés, et ensuite celles des nouvelles de pays communistes ou de leurs alliés (on était au temps de la Guerre Froide), et consacraient peu d’attention au reste du monde. Dans cet ordre de considérations, y compris selon la logique mise en évidence par Galtung et Ruge, ce qui apparaissait particulièrement digne d’être diffusé était des événements tels que: activités américaines à l’étranger, activités ayant des effets sur la politique et les citoyens américains, activités des pays communistes, élections et autres changements pacifiques dans les institutions, conflits politiques, désastres, excès des régimes dictatoriaux (Gans 1979). Nombre de ces conclusions ont été confirmées par des recherches effectuées par la suite (Wolf 1985), et on peut facilement constater – à l’exception de l’avènement de l’écroulement du Mur de Berlin – qu’elles ont encore aujourd’hui une certaine validité, surtout par rapport à la couverture médiatique des pays africains.


La construction sociale de l’image

Un autre type d’approche, au sens général du terme, vise plus à mettre en exergue les modalités de “construction sociale” plus ou moins consciente de l’image de l’Afrique de la part de divers types d‘acteurs (médias et non).

Dans ce contexte, les médias représentent sans aucun doute (comme on le dira
Une fille kenyane au téléphone.
Source: Sammy Ndwiga, Photoshare, 1998
mieux plus loin) les acteurs les plus importants mais ils ne sont certes pas les seuls, ni les premiers au sens temporel, comme le démontrent d’ailleurs certaines contributions que l’on trouve dans ce numéro de “Sociétés africaines”. En effet, même si le présent texte se concentre sur le rôle des médias, il faut souligner qu’ils ne font que reprendre et développer, à leur façon, les matériaux culturels préexistants.

On peut trouver des matériaux de ce genre dans les comptes-rendus des géographes, historiens et naturalistes de la Grèce et de la Rome antiques (Strabon et Plinius, par exemple) (Holslin, 2001). D’autres ont été au cours du temps surtout élaborés par des acteurs tels qu’explorateurs, missionnaires, officiers coloniaux, écrivains, musiciens, photographes, cinéastes, responsables et opérateurs d’organismes internationaux et d’organisations non gouvernementales, éducateurs, entrepreneurs et hommes d’affaires, opérateurs touristiques5, historiens et ainsi de suite jusqu’aux journalistes et titulaires des grands moyens de communication. Il y a aussi, parmi ces acteurs, d’insoupçonnables artisans de la domination coloniale et de la théorisation des non-européens de “peuples ayant besoin d’être guidés”, comme par exemple les philosophes libéraux John Locke et John Stuart Mill (Parek, 1995).

Bref, il existe tout un système de sources de narration sur l’Afrique auquel les gens accèdent (non seulement les occidentaux, mais les africains eux-mêmes), fait de musées ethnographiques, textes scolaires, romans (pensons, par exemple, à “Cœur de ténèbres” de Joseph Conrad6, journaux de voyage, homélies, dossiers de documentation s’adressant aux investisseurs, films (à partir de Tarzan), dessins animés, bandes dessinées, musiques, photos, posters, documentaires, parcs d’attraction, dépliants touristiques et, évidemment, moyens de communication de masse, offrant un vaste répertoire d’informations mais souvent – comme on le ait et le verra par la suite – incomplet, stéréotypé, fallacieux et raciste (Mengara, 2001). Il s’agit d’un répertoire profondément stratifié dans les cultures de tous les acteurs en jeu – dès le temps du colonialisme et de l’esclavage et même avant – à tel point qu’il demande, selon certains, une véritable “décolonisation de l’imaginaire” encore toute à réaliser dans le cadre d’une mondialisation pluraliste de l’humanité (Pieterse, Parek, 1995).

Dans ce contexte, un rôle particulier occupent – comme on l’a déjà souligné ailleurs - les chercheurs sociaux (Davidson, 1969; Mezzana, 2002), de ceux qui opèrent dans les instituts de recherche jusqu’à nos jours. L’application de l’évolutionnisme et de l’anthropologie culturelle (au sens d’unique science applicable au contexte africain selon une persistante subdivision disciplinaire du monde de matrice crypto-coloniale) entrecroisée à la réalité africaine a en effet produit une forte sous-représentation de la réalité africaine et de ses dynamismes réels, en enfermant le continent dans son ensemble dans les catégories manque d’histoire, animisme, primitivisme et autres encore. Et puis il y a ceux, comme Cyril Obi, qui, en dénonçant le caractère ethnique accentué des discours courants sur l’Afrique, ont mis en exergue une pratique diffuse dans la recherche sociale sur le continent, autrement le fait de ne “concéder” aux chercheurs locaux que le simple enregistrement des données brutes mises ensuite à la disposition des experts occidentaux pour qu’ils en confectionnent l’interprétation (Obi, 2001); pratique qui a évidemment contribué – en même temps que d’autres facteurs – à marginaliser les scientifiques sociaux africains et leur production.

Quoi qu’il en soit, comme on l’a déjà dit, tout le matériel – pourrait-on dire sociologique – que l’on a évoqué converge dans les médias qui constituent en ce sens un moyen pour renforcer, diffuser ultérieurement et en partie construire activement les représentations déjà produites par les agences citées plus haut, bien que selon des modalités spécifiques et avec une capacité d’impact bien plus grande sous de nombreux aspects. En tout état de cause, ce rôle des médias ne représente en aucun cas pas une sorte de pouvoir absolu à l’égard du public, comme toute l’histoire de la sociologie de la communication a abondamment mis en évidence. Le degré d’influence des médias pour construire la réalité sociale – sous les différentes formes où cette tentative de construction peut avoir lieu – dépend de la conjugaison de l’action des médias eux-mêmes avec de nombreux aspects de la vie sociale des sujets qui les utilisent, tels que les appartenances sociales, les réseaux de relations, les compétences et les connaissances, les capacités critiques, la possibilité d’accéder à une pluralité de sources, le degré et le type d’exposition aux textes diffusés par les médias eux-mêmes, les intentions et bien d’autres encore (Hawkins, Pingree, 1983; Wolf, 1992).

Ceci dit, (et en renvoyant à un autre moment et à d’autres sources – en partie citées – un examen plus approfondi des effets des moyens de communication sociale), il est évident que les médias ont en tout cas parmi leurs caractéristiques celle d’être une fondamentale ressource d’information sur des réalités auxquelles les individus ne peuvent puiser directement et c’est sur ce point que se concentre le présent dossier. Comme le montrent différentes études, dans le cas de l’Afrique, cette particularité des médias est particulièrement vraie. Même ceux qui n’ont jamais été en Afrique en possèdent (ou du moins pensent posséder) quelque connaissance en vertu de l’accès – certainement non passif, mais différencié et “traité” – aux sources citées ci-dessus. Et il est possible, de l’avis d’auteurs tels que Beverly G. Hawk, d’identifier des structures de connaissance spécifiques concernant ce continent. Il s’agit de répertoires d’informations, de mythes, symboles et structures – voir ci-dessus – qui se sont avec le temps accumulés (et désormais à priori considérables) qui contribuent à construire, ou du moins à renforcer, la perception ou fausse perception de situations ambiguës et/ou peu connues. Ces structures font en sorte que l’on puisse enregistrer dans le public occidental des “récepteurs culturels” spécifiques sur la réalité africaine, qui tendent à se refléter sur les africains eux-mêmes (Hawk, 1992). Comme beaucoup d’auteurs l’ont souligné (Beattie et al., 1999), les intérêts commerciaux spécifiques des détenteurs des médias, et plus encore les représentations que ceux-ci ont des expectatives présumées du public, ne sont pas étrangers à la constitution et consolidation de ces structures. Qui plus est, ces expectatives sont évaluées selon des critères généralement très discutables en produisant ainsi une fausse homogénéisation de l’audience qui a, en fait, y compris vis-à-vis des nouvelles des pays en voie de développement, et de l’Afrique en particulier, des attentes au contraire très diversifiées (Philo, s.d.).

Certains auteurs parlent dans ce domaine de l’existence de certains “discours” sur l’Afrique, interprétés comme des conventions et des règles structurant le continent en liant ce contenu à de plus larges corps de connaissance sociale. Selon Jo Ellen Fair, les médias tendent en particulier à empaqueter, réutiliser et diffuser les discours produits par la politique, la science, la religion, l’éducation et autres institutions productrices de connaissance (Fair, 1992). Un cas fourni par cet auteur est celui de la famine en Ethiopie et au Soudan dans les années 1984-85, autour de laquelle 4 différents “discours” ont été produits et diffusés par les médias, à savoir: le discours de la crise (autrement dit la manière dont on a défini la famine); le discours des donateurs (par rapport à leurs intentions, à leur positionnement politique sur l’échiquier international – à l’époque de la Guerre froide – et à leurs œuvres); le discours des gouvernements bénéficiaires et, enfin, celui des gens (autrement dit les pauvres de ces pays), à dire vrai très peu présents, si ce n’est pour confirmer les stéréotypes connus de passivité et d’incapacité à s’en tirer tout seuls (voir plus loin).

Il faut préciser que, dans nombre des études citées, l’on ne se borne pas à analyser les textes produits et diffusés mais à examiner également – ce qui est extrêmement important – l’iconographie (photos, dessins, cartes, lithographies, posters, étiquettes de produits alimentaires, sans vouloir parler du cinéma) (Pieterse, 1992). Pour se limiter, par exemple, à la dimension photographique, c’est de ces dernières années que date une réflexion sur la production de connaissances sur la réalité sociale de la part des photographes (Mitchell, 1994). Il s’agit d’une production certainement tout autre que neutre (Bolton, 1992) et qui, dans le cas de l’Afrique, tend souvent - comme le montre aussi “l’analyse thématique” proposée par le Glasgow Media Group (Philo, 1998) – à représenter les individus et les groupes humains comme de simples “corps” – tout au plus en difficulté, sans aucune référence à leur histoire et au contexte social et politique où ils vivent. Cette attitude des photographes a été, et est encore, utilisée pour soutenir les campagnes caritatives avec des effets dévastateurs sur le plan de l’image du continent et de ses peuples (voir plus loin). Tout cela sans parler de l’iconographie liée à la femme africaine – victime particulièree des distorsions sur l’image de l’Afrique (Mengara, 2001; Presley, 2000) – et celle surtout folklorique, rurale et naturaliste que propose habituellement l’ensemble des sources déjà citées ci-dessus, à laquelle les organismes de coopération au développement eux-mêmes arrivent difficilement à se dérober. Si bien qu’il y a maintenant longtemps que l’on s’interroge – dans le cadre d’une “esthétique géopolitique” (Jameson, 1992) – sur ce que peuvent être les bases d’une représentation photographique plus correcte de l’Afrique. On voit, dans ce contexte, s’affirmer comme approche émergente ce que l’on appelle la photographie dite “documentaire” de Sebastião Salgado, qui apparaît aux yeux de beaucoup celle mieux en mesure de représenter la complexité de la vie des personnes représentées7.


Idées reçues et stéréotypes recurrents

Comme on l’a dit, nombreuses sont les représentations spécifiques et images
Un magasin de vente de disques à Lagos, Nigeria.
Source: JHU/CCP, Photoshare, 1989
stéréotypées de l’Afrique qui se sont accumulées au cours des siècles, tant et si bien qu’elles constituent une sorte de corps de connaissances – auquel les individus accèdent petit à petit au cours de leurs processus de socialisation et devient une partie de leur mémoire sémantique (Woodall, Davis, Sahin, 1983) – où puiser “automatiquement” et souvent utilisée comme un véritable raccourci d’interprétation pour rendre compte de la réalité africaine (le plus souvent considérée unique et indifférenciée) et en décoder les phénomènes. Ces représentations et images peuvent être considérées de véritables “idées reçues” et surtout des mythes négatifs difficilement mis en discussion et soumis à un crible critique. C’est en ce sens que certains ont soutenu la thèse d’un grand rôle des médias pour produire une véritable “ignorance sociale” au niveau de masse (Schechter, 1998). Ceci étant, on peut, sur la base des différentes études examinées (celles citées plus haut et d’autres qui le seront par la suite), essayer de dresser une liste bien que sommaire de ces stéréotypes partiellement évoqués plus haut.

Les stéréotypes-base sont sans doute ceux à cause desquels l’Afrique est à la fois considérée, d’une part comme une terre de grande catastrophes naturelles (inondations éruptions volcaniques, sécheresse, etc.) et de conflits sociaux brutaux et violents et, de l’autre, lieu d’incomparable beauté naturelle (certainement “sauvage”): donc, le continent des dangers - où projeter les peurs les plus profondes de l’homme occidental – (Hawk, 1992), mais aussi de l’exotisme et de l’aventure. Un continent – pensons aux premiers récits des explorateurs au XVIme siècle - habité par des personnes “différentes” de nous par leur pigmentation, anatomie (en bien et en mal) et traditions, mais aussi, le cas échéant, simples, hospitalières, authentiques et bienveillantes (selon le mythe bien connu du “bon sauvage”). Un continent, en outre, ‘‘vivant un autre temps’’ (Corbey, 1995), où l’on pense que s’écoule – si tant est qu’il s’écoule – un temps différent de la diachronie vécue par le reste de l’humanité, ou du moins par celle du Nord de la planète ; ce qui est facilité par le caractère prétendu exclusivement “rural” du continent8 .

Sur le plan des caractéristiques culturelles des peuples africains, les stéréotypes récurrents sont ceux qui soulignent leur substantielle “altérité” et diversité irréductible par rapport aux modèles occidentaux. Les connotations de l’expression “continent noir” doivent donc être élargies jusqu’à comprendre cette prétendue obscurité, opacité, ce caractère impénétrable et cryptique du monde et de l’homme africain ; sauf si, comme le montre l’essai de Jean-Loup Amselle publié dans ce numéro, l’on en récupère et valorise certains éléments sur le plan purement esthétique (l’art, l’attitude envers le cosmos et la vie, la sexualité, le sentiment communautaire, etc.).

Sur le versant notamment de la mentalité, les représentations classiques (et encore récurrentes) des africains les dépeignent, comme on sait, toujours et en tout cas primitifs, irrationnels, superstitieux et non seulement indolents, incapables de s’en tirer seuls, de faire des projets et donc toujours au bord de la survie. Transposées sur le plan des compétences et des capacités professionnelles, ces caractéristiques représentent des individus et groupes humains ayant peu de capacités cognitives et opérationnelles, inaptes au management9 et dépendants des aides extérieurs pour toute urgence.

Et puis, sur le plan politique, on met en jeu la catégorie du tribalisme anarchique (spécialité africaine!): les luttes politiques des peuples de ce continent sont tout au plus vues comme guidées par des forces aveugles et irrationnelles (“tribales”, justement, au sens délétère du terme) plutôt que par des tensions nationalistes, des valeurs ou des aspirations idéologiques de quelque sorte qu’elles soient (Maloba, 1992). D’autres catégories fréquemment utilisées sont celles du despotisme et de la corruption qui, imputées à ce continent, deviennent immédiatement endémiques et accompagnées de traits folkloriques. La conclusion tacite de tout cela est que rien ne peut fonctionner en Afrique et qu’il n’y est possible aucune forme de gouvernement, d’autant moins celle démocratique.

Tout ceci concoure à donner une image d’un continent éternellement en crise, sans espoir ni débouchés possibles, si ce n’est celui d’une aide palliative et caritative ou, dans le meilleur des cas, une assistance principalement gérée par des acteurs (non africains) de bonne volonté.


Procédures et pratiques professionnnelles

Mais quelles sont les procédures selon lesquelles les médias arrivent à re-proposer et, si possible, ré-élaborer certaines représentations du continent africain? Dans la foulée des études sur les pratiques et les routines professionnelles des opérateurs de l’information, certains chercheurs (parmi lesquels: Beattie et al., 1999; Biney, 1997; Hawk, 1992; Ardesi, 1992; Chavis, 1998) ont identifié plusieurs mécanismes récurrents. Parmi ceux-ci, il y a:

  • les processus de sélection/omission des nouvelles liés aux mécanismes culturels, organisationnels et professionnels dans ce que l’on appelle l’“agenda setting” (autrement dit la détermination des nouvelles sur lesquelles concentrer l’attention) (Shaw, 1979) qui sont à la base de la “newsworthiness” des événements (voir ci-dessus);
  • la dé-contextualisation, ou considération des faits isolés des éléments historiques, sociaux, politiques, culturels et économiques qui pourraient les expliquer, leur donner un sens et les relier à d’autres (on a observé que l’intérêt du public à l’égard des nouvelles sur l’Afrique tend au contraire à augmenter plus on fourni des informations sur le contexte des événements narrés et montrés) (Philo, s.d.);
  • une conséquente présentation pour ainsi dire “événementielle” à la énième puissance du point de vue du sensationnel, par laquelle on arrive, en parlant des pays africains, à privilégier uniquement les crises, les coups d’Etat, les guerres, les révoltes, les famines, les épidémies (nous pensons, entre parenthèses, à la polémique sur la prétendue origine africaine du SIDA) et, quand c’est possible, les épisodes de cannibalisme;
  • la dramatisation, ou narration d’événements, processus et rapports humains et sociaux en termes de conflits de dualité entre individus (tout au plus leaders) et groupes ;
  • l’hyper simplification, ou reconduction des dits événements, processus et rapports à des schémas clairs, mais banaux et réductifs (quelqu’un attribuerait-il jamais l’Holocauste à une prétendue nature violente des allemands)? En ce qui concerne l’Afrique, l’emploi de clichés de ce genre est une pratique habituelle;
  • la déshumanisation, ou élimination des acteurs en faveur d’entités et processus abstraits et de stéréotypes (comme cela a par exemple lieu lorsque l’on impute certains conflits à certaines réalités raciales, type “la violence entre noirs”);
  • au contraire, l’excessive personnalisation et identification qui peut déboucher sur l’attention se limitant aux leaders (comme cela peut avoir lieu quand on décrit des événements et des périodes historiques en focalisant l’attention sur les leaders des gouvernements nationaux et en dissimulant le rôle des sociétés civiles);
  • l’emploi de simples oppositions binaires lorsque l’on décrit des situations complexes (par exemple, le duo primitif/ moderne) ;
  • un certain emploi de la figure sémantique de la synecdoque (à savoir: indiquer la partie pour le tout), dans le cas, par exemple, où l’on insiste subtilement sur des peuples comme les pasteurs Maasai pour représenter toute l’Afrique;
  • l’abus d’un lexique spécifique, comme dans le cas de l’emploi excessif de mots comme “tribal”, “primitif”, “animisme”, “sauvage”, ou “jungle” (pourquoi celle de l’Amazone est-elle au contraire appelée “forêt”?)10 , ou du terme collectif “africains” au lieu des différences existant dans un continent qui compte 54 pays souverains.


La canalisation des émotions et le rôle des ONG internationales

Il ne faut pas, dans ce contexte, passer sous silence ce qui a été appelé l’emploi d’acteurs-médiateurs pour légitimer des interprétations spécifiques de la réalité africaine et en quelque mesure canaliser les émotions du public. Il n’est pas rare parmi ces acteurs-médiateurs, que ce soient les organisations non gouvernementales internationales à contribuer parfois – volontairement ou non –à accréditer l’image d’une Afrique incapable de sortir seule de sa situation et à transformer en quelque sorte en victime les acteurs africains (dans le cas, par exemple de conflits, épidémies et disettes), dépeints comme de simples récepteurs passifs d’aides d’autrui ; représentation qui, par voie de conséquence, augmente le prestige de ceux qui aident les ‘’victimes’ en permettant ainsi à leur action d’avoir plus de consensus, ce qui comporte d’importants effets sur le plan de la collecte de fonds.

A ce propos, on a supposé l’existence d’une sorte de “synergie structurelle” entre nombre de ces organisations, l’avènement d’événements catastrophiques et l’action des médias sous les formes du journalisme dit “des désastres” (Ronning, 1998)11 . Il faut dire que, pour éviter justement et, si possible, prévenir ce risque, certaines des organisations non gouvernementales plus averties, comme Oxfam, Save the Children et EveryChild, ont entamé dès les années 80 une réflexion sur un “emploi éthique” des images des populations africaines12 .

Bien sûr, il faut en tout cas se confronter au phénomène que Susan Moeller appelle “usure de la compassion”, à savoir la baisse ou excessive sélection de l’émotivité collective nécessaire pour mobiliser les consciences et le soutien aux aides. Dans le cas des émergences et des crises, par exemple, cette usure rend nécessaire un travail continuel d’identification et de mise en évidence des événements négatifs de la part des opérateurs des organisations humanitaires et des professionnels des médias. A compliquer la situation, est le fait que ces événements se vérifient souvent dans le même laps de temps et se trouvent tragiquement “en compétition” les uns avec les autres du point de vue visibilité, en faisant se déclencher le mécanisme de la sensibilité de masse “mais pour une seule crise à la fois” (Moeller, 1998).


Obstacles

La littérature produite dans ce domaine a également permis d’identifier les obstacles s’opposant à une plus grande et meilleure couverture d’information sur le continent africain (Hawk, 1992; Moeller, 1998) qui viennent s’ajouter à ce qui a été dit auparavant sur - par exemple- les déséquilibres dans les rapports économiques et politiques, les flux internationaux de nouvelles et les modalités de construction sociale de la réalité africaine.

Parmi ces obstacles il y en a évidemment certains de type matériel et opérationnel, par exemple: les problèmes financiers des journaux occidentaux qui les empêchent d’ouvrir des bureaux locaux dans les différents pays africains. La pénurie de ressources (technologiques et/ou financières) des médias africains13 ; l’inadéquation des systèmes de télécommunication (le fameux “fossé digital”) et de transport; l’action de censure – directe et indirecte – que peuvent exercer les gouvernements africains et la conséquente réluctance (ou peur) à fournir des informations de nombreuses sources locales.

D’autres, non moins importants, sont de nature cognitive, et se situent donc sur le
Une tipographie à Addis Abeba, Ethiopie.
Source: Hugh Rigby, JHU/CCP, Photoshare, 2001
plan des représentations sociales, des modèles professionnels intériorisés et des rapports politico-culturels entre acteurs de différentes parties de la planète. Parmi ces obstacles “cognitifs” on peut rappeler les suivants: le manque d’intérêt présumé des lecteurs occidentaux à l’égard de la réalité africaine (présomption, on l’a vu, largement construite ad hoc); la différente conception du rôle des médias lorsque l’on tend (non sans produire d’autres stéréotypes) à attribuer aux médias occidentaux un rôle de “contrôle” ou même de critique des pouvoirs publics, et à ceux africains un rôle de “support” (constructif ou simplement de propagande) ; la méfiance des journalistes africains vis-à-vis de leurs collègues occidentaux; la persistante diffusion auprès des journalistes africains d’un modèle de journalisme “importé” des pays du Nord de la planète (cf. l’article de Monica Mofammere publié dans ce numéro); la silencieuse complicité de journalistes et intellectuels africains à l’égard de l’image des pays respectifs, ou leur peu d’ardeur à fournir une information adéquate sur ceux-ci ; l’idée que la distance (y compris physique) des correspondants occidentaux de certaines réalités nationales africaines représente une garantie de plus grande objectivité (d’où la difficulté à avoir des sources directes et fiables sur place) et bien d’autres encore.

Dans ce contexte, la façon dont les médias traitent l’Afrique ne représente jamais les éléments de “succès” des sociétés africaines, ni les valeurs diffuses, ni les éléments de “normalité” (mode, consommations, curiosités, sport – à part les championnats du monde de football -, etc.) qui, en ce qui concerne au contraire les sociétés des pays du Nord de la planète, trouvent en tout cas généralement une place dans les programmes et les journaux télévisés. A ce propos, emblématique a été le récent débat entre qui, comme l’écrivain Wole Soyinka, affirmait le droit “à priori” d’un pays africain de recevoir une manifestation, bien que frivole, comme Miss Monde, et qui niait un choix de ce genre (toujours “à priori” et donc bien avant les tragiques accidents qui ont eu lieu au Nigeria en novembre 2002), au nom de préjugés éthico-politiques, plus qu’en vertu de considérations sur l’ordre public ou la gestion des rapports entre groupes religieux.

Un discours à part devrait au contraire être fait à propos des médias africains (tant internationaux, comme l’agence Panapress14, que nationaux et locaux), qui sont en train – malgré les très nombreuses difficultés (voir plus loin) - d’élaborer et de proposer de nouvelles modalités de représentation du continent et surtout via Internet. Comme l’on essaye de le mettre en lumière dans une rubrique ad hoc de ce journal, le “réseau des réseaux” constitue en effet une source (pluraliste) qui est, dans son ensemble, en mesure de produire une véritable “contre image” de l’Afrique. Grâce à Internet il est aujourd’hui possible de tirer d’importantes informations sur la moderne réalité sociale, économique, politique et culturelle du continent africain et compléter un tableau qui semblerait autrement ne pouvoir être représenté qu’en teintes sombres.
L’impact d’Internet sur l’image du continent africain apparaît dès aujourd’hui important et augmentera probablement rapidement dans les prochaines années.


Effets

Il est incontestable qu’il sera difficile, à court terme, d’éliminer les effets pervers en chaîne que les modèles culturels et sociaux, les politiques, les routines d’organisation brièvement illustrées jusqu’ici contribuent à produire.

Parmi ces effets il y en a, dans ce cas également, à caractère purement cognitif. L’invisibilité médiatique de l’Afrique (Hagos 2000), et surtout des pays qui “font moins nouvelle”, est évidemment le principal et le plus connu. Mais il en est d’autres, plus profonds ou subtils, qu’il faut souligner. Parmi eux, l’attribution à la crise africaine du caractère “naturel” avec le conséquent emplacement des “bonnes nouvelles” dont s’occupe la présente revue dans la catégorie des rares exceptions. Lié à cet effet est celui du peu d’attention accordée au présent des sociétés africaines et à leurs potentialités, concentrés comme on l’est sur la double représentation mythique d’un Eden passé (ou au maximum survécu dans quelques “parcs”, naturels ou anthropologiques) et d’une Apocalypse à venir prochainement. A ce propos, on ne peut par ailleurs ne pas souligner que la représentation stéréotypée des conflits (en les considérant par exemple comme la simple manifestation d’oppositions ethniques ataviques, par ailleurs socialement construites – voir le cas du Rwanda) (De Swaan, 2002; Biney, 1997; Allen, Seaton, 1999) ne fait qu’augmenter les raisons qui en sont à la base, en les alimentant et les légitimant ultérieurement en une spirale sans fin.

La chaîne des effets pervers se poursuit en méconnaissant ou délégitimant les acteurs politiques, économiques et sociaux africains : si tous les leaders étaient réellement corrompus, s’il n’existait pas d’entrepreneurs et de classes moyennes, si la société civile n’était qu’un simple répertoire de modèles de solidarité édifiants, il n’y aurait alors pas d’espoir pour le continent. Heureusement il n’en est pas ainsi, mais les représentations prépondérantes tendent certainement à cacher tout cela en alimentant de courant du dit ”afro-pessimisme” (Okigbo, 2002).

Les évidentes conséquences de ce système de représentations de l’Afrique peuvent en outre être une certaine difficulté des organismes de coopération internationales à intervenir et, encore plus, la réluctance à investir de la part de gouvernements et entreprises. Dans ce dernier cas, le stéréotype d’une “unicité” du continent africain joue un rôle extrêmement négatif dès lors que l’on tend, par exemple, à projeter sur toute l’Afrique le caractère problématique que représente opérer dans un certain pays impliqué dans un conflit en incluant d’autres qui n’en ont jamais connu depuis leur décolonisation. Un observateur a remarqué à ce propos qu’en même temps qu’avaient lieu les conflits en Sierra Leone, dans la zone des grands lacs et dans la Corne d’Afrique, il y en avait d’autres en cours au Timor est, sud du Liban, Tchétchénie, Sri Lanka et ailleurs, mais que personne n’a jamais pensé les associer à l’Asie dans son ensemble et ne le ferait jamais15 .

Toujours sur le plan opérationnel, il est également possible de noter, comme effet ponctuel d’une mauvaise image de l’Afrique, la réapparition de propositions, plus ou moins évidentes, de re-colonisation (voire même “éclairée”) du continent et d’une diffusion quasi forcée de modèles de développement occidentaux ou, pire, de recettes économiques court-circuitant une dimension culturelle et sociale pour le moment considérée intraitable.


Quelques stratégies et propositions de solution

Si la situation est celle brièvement décrite ici, peut-on trouver une quelconque
La chambre de Commerce de Dakar, Sénégal.
Source: Sara A. Holtz, Photoshare, 2001
solution? Différents acteurs se sont mobilisés sur ce front. Tout d’abord la partie plus sensible de la communauté scientifique africaine et du Nord de la planète, laquelle, outre ses recherches, a entrepris une activité didactique diffuse sur le thème de l’Afrique qui ne manquera pas de produire des effets sur les nouvelles générations d’intellectuels et opérateurs de l’information. Par ailleurs, comme on l’a déjà dit, les secteurs les plus avertis des organisations non gouvernementales engagées dans la coopération au développement qui ont depuis longtemps entrepris des programmes spécifiques de formation et de sensibilisation visant à prévenir ou à limiter les effets d ‘une image inadéquate de l’Afrique qu’elles risquent elles-mêmes de produire par le travail qu’elles effectuent. En outre, les diverses agences internationales (comme le PNUD, l'UNIDO, l'UNESCO, l’UNDESA, la Banque Mondiale, l’Economic Commission for Africa et d’autres encore) cherchent actuellement à promouvoir, grâce à des programmes spéciaux, une image plus réaliste du continent africain dans le contexte de la communauté mondiale. A cette fin, de nombreuses conférences ont été organisées et des programmes lancés tels que l’United nations System-wide Special Initiative on Africa-UNSIA.

Mais quelles sont les stratégies et propositions qui ont été formulées à ce propos ? Il apparaît plutôt évident qu’il ne suffit pas simplement de se plaindre de l’état actuel des choses, surtout si c’est sous forme d’une dénonciation de “complots” politico-économiques plus ou moins explicites à l’égard du continent africain. Beaucoup pensent qu’il est plutôt souhaitable d’identifier des secteurs d’intervention praticables - pour ainsi dire “à moyenne portée” - mais où l’on puisse en tout cas avec le temps organiser et accumuler des changement significatifs. On a en général souligné qu’il ne semble pas suffisant de garantir une simple augmentation de couverture d’information sur le continent africain. Il faut agir au contraire à plusieurs niveaux. Parmi les solutions identifiées ces dernières années – celles des sources consultées - notons les suivantes.

Sur un plan que l’on pourrait définir sociologique et culturel, il a été affirmé qu’il faut avant tout déconstruire les stéréotypes sur l’Afrique en utilisant les nécessaires appareils scientifiques et didactiques. Il faut en outre réformer l’attitude des médias en réorientant leurs stratégies d’information vers une majeure considération des tendances, des contextes et des événements “positifs” concernant ce continent.

Sur un autre plan, on voit émerger l’exigence diffuse de programmes de sensibilisation et d’éducation de l’opinion publique occidentale, dans ses différentes composantes, pour promouvoir une nouvelle demande d’information plus qualifiée sur la réalité africaine et une connaissance plus approfondie.

Outre cela, il a été souligné l’importance de programmes s’adressant aux ressources humaines dans le domaine de l’information, tant sur le plan de la sélection (en privilégiant par exemple, dans le choix des correspondants, ceux qui ont vécu et travaillé en Afrique ou, en tout cas, n’entendent pas y passer pour un temps limité) que sur celui de la formation des journalistes occidentaux (en privilégiant non seulement leur perfectionnement professionnel mais aussi une reprise d’identité culturelle et de responsabilité sociale).

Sont ensuite proposées des actions au niveau du networking, qui prévoient la mise en cause des “amis de l’Afrique” où qu’ils soient et dans quelque domaine qu’ils opèrent, afin qu’ils s’engagent à diffuser une image plus correcte du continent, y compris par des échanges horizontaux entre acteurs de la société civile. Les interlocuteurs privilégiés d’actions dans ce domaine sont évidemment les africains de la diaspora qui peuvent exercer un rôle important de pont et de dialogue entre société et culture.

C’est dans ce contexte qu’a également émergé, vers la moitié des années 80, la proposition d’instituer un véritable ombudsman international pouvant représenter un point de repère pour analyser et intervenir ponctuellement sur l’image de l’Afrique. Mais, comme on peut le constater, une figure de ce genre (même sous la forme d’un réseau d’acteurs) est encore loin d’être identifiée et être opérationnelle.

Il existe évidemment des programmes visant à soutenir la croissance et la présence internationale des médias africains, par des interventions de type financer et sur le plan des infrastructures technologiques. C’est dans ce contexte qu’il faut également insérer tous les programmes visant à surmonter le “fossé digital” entre les pays africains et le reste du monde, qui risque de produire de graves effets non seulement au niveau politique, économique et technologique, mais aussi de la présence médiatique et de l’image même du continent16.

Il s’agit seulement de quelques programmes actuels, en cours ou susceptibles d’être réalisés. L’important est, y compris sur le plan opérationnel, de tenir toujours compte du profond enracinement et du caractère de production sociale collective, stratifiée et pluraliste, de l’image de l’Afrique, avec ses différents degrés d’intention; et ce, afin de faire en sorte que deviennent effectivement irréversibles les processus dont on a parlé et qui contribuent à rendre problématique la présence africaine sur la scène mondiale et le développement du continent.


Traduction: Madeleine Carbonnier


Notes

Références



ENCORE SUR LES STEREOTYPES

Un réexamen critique des images de l’Afrique diffusées en Europe est indispensable pour le rapprochement culturel et économique des peuples des deux continents. C’est sur ces bases que le Centre d’Orientation des Etudes Africaines (COSA) a, en avril 2002, organisé à Milan un colloque dont les actes viennent d’être publiés aux soins de Baye Ndiaye et Marco Padula (Le immagini dell’Africa in Europa, EMI, Milan 2002). Ont participé à ce colloque des diplomates, des représentants d’organismes internationaux, des experts du domaine des sciences humaines, des journalistes, des représentants religieux et des opérateurs culturels de différents pays.

Les sujets traités sont, entre autres, la présence de l’Afrique dans les médias italiens et des Etats Unis, les malentendus et les stéréotypes courants sur la réalité culturelle africaine, la contribution aux relations entre l’Afrique et l’Europe à l’ère de la communication globale d’intellectuels tels que Léopold Senghor, la mondialisation comme valorisation des différences, le développement durable et la coopération internationale dans la perspective de l’Union Africaine.

Nombreuses sont les contributions que l’on y trouve. Parmi elles, citons l’intervention de Momar Gueye, ambassadeur du Sénégal en Italie, qui a mis en lumière tant les responsabilités des médias occidentaux dans la diffusion de nouvelles “à sens unique” sur les pays africains que celle des africains dans la construction et la diffusion d’images négatives de leur continent. Toujours à titre d’exemple, on peut citer le linguiste Franco Crevatin, de l’Université de Trieste, qui a souligné certaines modalités selon lesquelles on produit le malentendu et la sous-estimation de l’identité africaine: l’abus du terme ‘’dialectes’’ quand on parle des langues africaines, la distinction stigmatique entre ‘’ethnies’’ (africaines) et ‘’peuples’’ (européens), l’attribution au continent africain d’une religiosité arriérée et magique (animiste, au sens méprisant), comme s’il n’existait pas en Europe des magiciens, astrologues et cartomanciens avec leur suite de masses , la qualification de puérile et naïve donnée à la pensée africaine par rapport à celle ‘’scientifique’’ occidentale.


D. M.


Traduction: Madeleine Carbonnier


L’UNIVERSITE DE UPPSALA SUR L’IMAGE DU CONTINENT AFRICAIN

“Cultural images in and of Africa” est un projet du Nordic Africa Institute de l’Université de Uppsala (Suède). Ce projet a parmi ses objectifs de contribuer à un examen critique du changement culturel en Afrique et des images négatives et préjudiciables du continent africain dans les pays de l’Europe du nord, en effectuant surtout des recherches comparatives et des séminaires internationaux.
Les thèmes auxquels s’intéresse ce projet sont: culture et identité; dynamiques culturelles de l’Afrique contemporaine; formation de l’image du continent africain. Sur ce dernier thème ont été notamment réalisées des recherches en vue d’approfondir des aspects tels que la manière dont les ONG du nord de la planète présentent la culture africaine et les images de l’Afrique qui sont diffusées par les livres scolaires.
Un forum électronique a également entrepris dans le cadre de ce projet en vue de favoriser un échange continu d’informations.
Le site du projet est: www.nai.uu.se/forsk/current/cult.html


Alessandra Olmi


Traduction: Madeleine Carbonnier




Abram de Swaan (1942) est présentement Research Professor auprès de l'Université d’Amsterdam où, de 1973 à 2001, il a été, entre autres, titulaire de l'enseignement en Sociologie. Il est co-fondateur et proviseur de la School for Social Research di Amsterdam (1987-1997) pour laquelle il est actuellement chairman.
de Swaan ha reçu le prix de la Holland Society for Sciences, le prix pour les essais Busken Huet de la ville de Amsterdam et le prix annuel des Netherlands Circle of Political Scientists. Il est membre de plusieurs Comités éditoriaux et organes consultatifs (tels que. la Maison de Sciences de l'Homme, Paris). Il a été Grotius Professor auprès de la New School for Social Research, visiting Professor auprès de la Columbia University, de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et de la Maison de Sciences de l'Homme de Paris, Einaudi Professor auprès de la Cornell University, European Union Professor auprès de l'Eötvös Loránd University di Budapest et, en 1997-1998, il a été titulaire de la European Chair auprès du College de France de Paris. de Swaan est également membre de la Royal Netherlands Academy of Sciences depuis 1996 et de l'Académie Européenne de Yuste depuis 2000.
de Swaan a publié de nomreux essais sur des revues scientifiques, culturelles, ainsi que des articles sur des quotidiens aux Pays-Bas et aux Etats Unis, parmi lesquels, en langue anglaise: In care of the state. Health care, education and welfare in Europe and the USA in the Modern Era, Cambridge/New York, 1998 (traduit en hollandais, allemand, espagnol et français) et The Management of Normality. Critical Essays in Health and Welfare, Routledge, London/New York, 1990. Son travail le plus recent est Words of the world. The global language system, Polity Press 2001 (traduit en hollandais: Prometeus 2002).
Dernièrement, les activités de recherché de de Swaan ont visé les sociétés transnationales et, notamment, leur rapport avec les politiques sociales, les identifications sociales et les formes de rivalité et d'adaptation entre groupes linguistiques différents.



Daniel M. Mengara est actuellement Professeur associé au Département de Français, d’Allemand et de Russe à la Montclair State University – Department of Affiliation (depuis 1996). Il est aussi Directeur Exécutif du SORAC (Society of Research on African Cultures) et rédacteur en chef du SORAC Journal of African Studies.
En 1995, il a obtenu le doctorat d’Etudes anglophones à la University of Nice-Sophia Antipolis, en se spécialisant en Littérature africaine et études sur la civilisation post coloniale.
Il a fait un Master en 1996 en Etudes françaises à la Illinois State University, en se spécialisant en Pédagogie de la II langue étrangère. Il a obtenu un autre Master en 1991 en Etudes anglophones à la University of Nice-Sophia Antipolis en France en se spécialisant en littérature africaine et études sur la civilisation post coloniale. Il a fait aussi un B.A. en 1990en Etudes anglaises et anglophones à la Omar Bongo University de Libreville, Gabon.
Il a enseigné et réalisé des recherches dans les domaines suivants:
civilisations et littérature africaine en français et/ou en anglais; études sur la diaspora (afro-américaine et des caraïbes); études post coloniales; socio-linguistiques africaines et langue française; questions du genre; thèmes sur l’apprentissage et l’enseignement de la langue (pédagogie); thèmes littéraires et culturelles; théorie et critique littéraire; littérature comparée; l’Afrique et l’Occident.



Susan D. Moeller, Ph.D., est actuellement Senior Fellow du Programme International pour la Sécurité á la Kennedy School of Government de l’Université de Harvard; elle fait parti du Philip Merrill College of Journalism de l’Université du Maryland.

Elle est l’auteur de Compassion Fatigue: How the Media Sell Disease, Famine, War, and Death; e di Shooting War: Photography and the American Experience of Combat. Moeller a aussi écrit et traité de manière plus approfondie des thèmes comme le journalisme de guerre, les droits de l’homme, les médias et la politique publique et le journalisme photographique.
En outre, l’expérience professionnelle de Susan Moeller comprend son travail en tant que consultant pour Public Radio International et pour Save the Children; la rédaction d’articles et rubriques pour Christian Science Monitor, Washington Post, Seattle Times, Boston Globe et pour Philadelphia Inquirer; et les enseignements sur la couverture des médias dans les crises humanitaires, des thèmes relatifs à la santé dans le tiers monde, aux questions sociales et à la politique.


Charles Quist-Adade enseigne actuellement Sociologie et Communication de masse à l’Université de Windsor, Ontario au Canada. À la Wayne State University, il enseigne théorie sociologique et psychologie sociale.
Avant de faire parti de la Wayne State University, il a travaillé comme journaliste au Ghanaian Times et au Ghana Broadcasting Corporation, et comme attaché de presse pour l’Ambassade hongroise à Accra, au Ghana, avant de se rendre en Russie,
où il a été correspondant pour le London (U.K.)-based syndicated Gemini News Service à Léningrade.
En plus de l’enseignement, Quist-Adade publie Sankofa News qui est un magazine pour la Communauté. Il est en outre correspondant de l’Université de Windsor auprès de Gemini News Service et occasionnellement il collabore avec diverses revues à Londres. Il est en outre producteur et présentateur du “Safari Pan-Afrikana Show” – une émission d’informations, de musique, et de commentaires sur les thèmes concernant l’Afrique continentale et la Diaspora africaine sur la locale CJAM, sur la station radio de l’Université de Windsor e de la Communauté.
Il est aussi auteur de nombreux articles et essais publiés sur des livres et des journaux.