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Religions traditionnelles africaines
et modernité
Cette stigmatisation est un processus articulé qui se produit à différents niveaux.
Le plus évident est celui des représentations courantes qui, dans le monde occidental, font souvent partie de ce que lon appelle le sentiment commun, ou contenus cognitifs qui se déclenchent pour ainsi dire automatiquement chaque fois que les individus pensent à un certain sujet ou affrontent une certaine question. Dans ce cas despèce il est facile, quand on parle du continent africain, de recourir à la description schématique dune belle réalité exotique (la nature, le paysage incontaminé) mais inéluctablement traversée de catastrophes naturelles et humaines (inondations, famines, conflits, coups dEtat, etc.) que les africains ne seraient pas en mesure de maîtriser. Cette représentation dont Sociétés africaines sest à plusieurs reprises occupée et sur laquelle elle reviendra systématiquement dans le prochain numéro a des origines antiques et se trouve continuellement renforcée par laction concomitante des mécanismes des mass médias et le peu de professionnalisme de nombreux opérateurs du monde de linformation (toujours en quête de stéréotypes faciles et pratiques), les stratégies géopolitiques au niveau transnational, laction quotidienne déducateurs, hommes politiques, chercheurs, professeurs duniversité, essayistes, religieux, dirigeants dagences touristiques et même (parfois) des organisations non gouvernementales de solidarité et de tant dautres acteurs qui contribuent, même involontairement, à diffuser limage dune Afrique toujours en difficulté et incapable de sen sortir sans laide dautrui. Et, pour compléter (et en quelque mesure justifier) le tableau de ce monde de généralisations injustifiées et dinformations déformées ou omises, il y a la représentation dune Afrique sans dimension spirituelle profonde qui lui soit propre ni religiosité digne de ce nom; un continent où les individus et leurs communautés (tout au plus considérées rurales) seraient impliquées dans un enchevêtrement de rites ancestraux (souvent cruels et sanglants), superstitions, croyances absurdes et infantiles, peurs ataviques qui bloqueraient capacités personnelles, volonté dagir et possibilités de développement. Lautre niveau auquel on stigmatise véritablement
lAfrique et en particulier son expérience spirituelle, est
celui de la recherche scientifique,
surtout dans le domaine des sciences humaines et sociales.
Comme la entre autres montré Basil Davidson1,
lhistoire de la recherche sur les peuples africains est en effet
constellée dincompréhensions, derreurs théoriques
et méthodologiques, dexagérations et dinepties
dinterprétation qui ont pris différentes formes. Une
est celle de lévolutionnisme qui fait que lon considère
les religions traditionnelles africaines comme létape, justement
la plus primitive, de lévolution spirituelle
des peuples, caractérisée par des pratiques définies
animistes, fétichistes, païennes,
totémistes, idolâtres ou autres encore2.
Et sans considérer léclatante méprise en vertu
de laquelle on a pendant des siècles estimé que les africains
étaient polythéistes, alors que les esprits ou autres entités
auxquelles ils se réfèrent sont tout au plus des figures
intermédiaires entre un être suprême unique (appelé
de diverses manières) et les hommes. Ce
qui a finalement mené à ne pas considérer les religions
africaines comme des religions tout-court3.
Une autre forme de stigmatisation est celle utilisant un seul outil de
recherche, en loccurence lusage
exclusif
de lethnologie et de lanthropologie culturelle
qui a dailleurs souvent lieu avec une approche purement descriptive.
Ce qui a souvent fait que les phénomènes religieux africains
soient enfermés dans une sorte de grille
dinterprétation, considérés
dans un contexte a- historique ou, dans le meilleur des cas, comme la
manifestation dune spiritualité éventuellement authentique,
mais se limitant à survivre péniblement dans le monde daujourdhui.
De plus, lhabitude dinterpréter et dévaluer
les religions traditonnelles africaines à partir dune pratique
locale ou spécifique a toujours été diffuse
et sest généralisée sans motif. Cest
le cas de certaines pratiques magiques (que ces mêmes religions
combattent dailleurs souvent) et de figures comme celles des feticheurs.
Personne ne songerait à en faire de même avec dautres
religions: personne, par exemple, ne définirait lessence
du christianisme à partir des pratiques excessives de dévotion
pour certains saints en milieu rural, ou pour citer un cas récent
de leau bénite pour conjurer le sort que lentraîneur
de léquipe nationale de football italienne a montré
aux télécaméras du monde entier. Et pourtant, cest
ce qui sest passé et se passe encore avec les religions traditionnelles
africaines.
Il y a, semble-t-il, un lien très étroit entre la représentation de lexpérience religieuse des africains et celle du continent dans son ensemble. Ce qui veut dire quune représentation réductive de cette expérience tend toujours à se réverbérer sur toute lhistoire des peuples africains et, vice-versa, quune mauvaise interprétation de lAfrique et des africains est souvent étayée et justifiée par les stéréotypes courants sur les religions traditionnelles africaines. Mais, attention, ce jeu de miroirs a un impact profond sur la place quoccupe le continent africain dans le contexte mondial et produit dimportants effets sur le plan économique, social, culturel et politique, des relations internationales, de lauto-estime elle-même des africains dans leurs pays et de ceux de la diaspora. Et puis, une sous-interprétation de la valeur et des potentialités des religions traditionnelles africaines empêche surtout de saisir pour ainsi dire la présence dénergies spirituelles, culturelles et humaines qui seraient au contraire précieuses dans la recherche dune modernité africaine et le développement de ce continent. A une analyse plus approfondie, lapproche courante servant à interpréter les religions traditionnelles africaines (et aussi, souvent, la réalité africaine en général) apparaît donc profondément irrationnelle tant dans les manifestations de sentiment commun stratifié que dans celles plus cultivées. Ce qui sigifie que cette approche est influencée et déformée sans aucun contrôle par des thèses et des jugements cachés qui sont rarement soumis à un examen critique. Et ce, malgré le fait que lon pourrait facilement mettre en évidence lorigine intentionnelle de nombre de ces thèses et jugements qui comme la souligné, entre autres, le chercheur nigérian, Christopher Ejizu4 - est liée aux politiques coloniales (et ensuite post-coloniales) dont on voulait justifier lexistence en démonstrant scientifiquement linfériorité spirituelle et culturelle présumée des peuples africains5 et leur incapacité à se gouverner eux-mêmes. Il faut donc se demander sil ne faudrait pas rétablir une base dinterprétation de référence, en quelque mesure certaine et commune, à propos des religions traditionnelles africaines, afin de récupérer pour ainsi dire leur prestige moral (comme cela sest du moins passé dans les dernières décennies avec les religions des natifs américains). Opération qui, comme laffirme Ejizu6, a commencé il y a environ 70 ans (maheureusement en retard par rapport à lenracinement du phénomène de la stigmatisation dont il a été question plus haut), lorsque sont apparus les premiers travaux dune génération décrivains et de chercheurs africains tels que Danquah, suivi de Boulaga, Ela, Mbiti et autres, qui se poursuit encore aujourdhui grâce à la contribution non secondaire de nombreux intellectuels de la diaspora. Il sagit dune opération qui a plus récemment eu, dans le nord de la planète, comme protagonistes dautres chercheurs (laïcs et religieux) et des représentants des diverses confessions chrétiennes. Considérons, par exemple, la prolifération détudes et de sites Internet (cfr. la rubrique spéciale dans ce numéro) visant à valoriser la contribution spirituelle des religions traditionnelles africaines dans le contexte du christianisme ou encore fait symbolique très important la présence officielle du grand prêtre du Bénin, Amadou Gasseto, de la communauté vaudou Avélékété, parmi les représentants des religions mondiales à la Journée de prière pour la paix dans le monde qui sest déroulée le 24 janvier 2002 à Assise. Il sagit, comme on peut le pressentir, non seulement
dune opération dimage, mais dune véritable
entreprise culturelle et scientifique de vaste portée
en raison non seulement de lengagement quelle exige, mais
aussi des impacts quelle pourrait avoir. Il apparaît aussi
souhaitable de se demander ce quil en est (ou peut en être)
des recherches plus à proprement parler sociologiques dans ce domaine.
Pour ce qui est de la contribution de Sociétés
Africaines, il est possible didentifier
au moins 3 manières pour mieux définir
la composition, les caractéristiques,
la complexité et les changements du domaine religieux7
des religions traditionnelles africaines et,
par conséquent, favoriser la récupération de leur
prestige (au sens indiqué plus haut) et les représenter
et interpréter de façon plus appropriée.
La première façon est de placer les religions traditionnelles africaines dans un contexte comparatif avec la même dignité que les autres grandes religions mondiales. On sait en effet, depuis que les chercheurs sy sont intéressés, que les religions traditionnelles africaines ont généralement été classifiées comme primitives ou en tout cas comme lexpression dune spiritualité qui a trouvé des formes successives plus évoluées (voir ci-dessus). Le théologue tanzanien Laurenti Magesa dresse en outre une liste dobjections spécifiques qui ont été adressées à ceux qui affirmaient légale dignité des religions traditionnelles africaines par rapport aux autres8. (En fait, comme nous le verrons plus loin, Magesa préfère en parler au singulier). Comme on peut facilement le remarquer, ces objections savèrent non fondées. La première est labsence décritures. Ces religions se basent en effet uniquement sur des sources orales. Mais, affirme lauteur, cette objection ne tient pas compte du fait que le judaïsme a longtemps été transmis par voie orale avant davoir une codification écrite et quil en a été de même (mais pendant une plus brève période) pour le christianisme et lislamisme. Une seconde objection concerne le fait quil ne sagit pas de religions révélées. Toutefois, si lon observe les églises afriaines dites indépendantes (qui présentent encore parfois de fortes composantes des religions traditionnelles, voir plus loin), on peut noter que dans ces églises la révélation est un événement continuel et récurrent se manifestant plus par le rêve, la possession, lextase, la transe, la réincarnation ou des événements spécifiques comme, par exemple, les calamités, plutôt que par la révélation. Le fait que la révélation soit quelque chose de constamment présent dans la vie religieuse, affirme Magesa, fait certainement en sorte que ce type de religion ait une composante éthique beaucoup plus accentuée que dans une religion basée sur la doctrine. Une troisième objection est la faible propension au prosélytisme des religions africaines; mais, si lon y regarde de plus près, ce manque de tension est partagé par dautres grandes religions comme le confucianisme et lindouisme. Toujours dans cet ordre de considérations,
Magesa met en évidence un important critèse sur la base
duquel les religions traditionnelles africaines peuvent, au contraire,
être à bon droit classées parmi les grandes religions
mondiales. Il sagit du fait que les
religions traditionnelles africaines fournissent une propre vision spécifique
de la vie qui est intimément liée
aux autres domaines de lexpérience humaine et oriente
donc énormément lintelligence, lémotivité
et lexistence des individus dans leurs communautés respectives.
En dépit de cet explorateur portugais qui affirmait avec aplomb
que ces gens nont pas de religion, on se trouve au contraire
devant une expérience religieuse profonde et enracinée dans
la culture africaine; ou plutôt, dans une culture nègre
qui, non seulement nest pas débitrice insolvable
de lhistoire, mais - comme la démontré, entre
autres, Cheikh Anta Diop9
et, plus récemment Martin Bernal10
- a contribué de manière décisive (surtout par le
biais de la civilisation noire de lancienne Egypte) au développement
successif des mathématiques, de la philosophie et de la pensée
théologique du Moyen Orient et de la Grèce, et donc de la
civilisation occidentale elle-même.
Il faut observer que la question de savoir si lon doit parler dune ou de plusieurs religions traditionnelles africaines fait encore lobjet de discussions. Il nest pas facile détabilir un critère plausible à cet égard. Le théologue kényan John Mbiti affirme quil faut parler dautant de religions traditionnelles quil y a de peuples africains, lesquels auraient tous des systèmes religieux différents, même si la philosophie religieuse de base est commune à toute la région sub-saharienne11. Des auteurs tels que le spécialiste nigérian Bolaji Idowu12 et Magesa13 lui-même insistent au contraire sur la thèse de lexistence dune seule religion qui se manifesterait également dans la diaspora, par exemple en Amérique centrale et du Sud14 - et qui aurait ensuite des variétés, exactement comme cela a eu lieu avec le christianisme (avec ses expressions catholique, évangélique et orthodoxe, à leur tour très modulées), lislamisme (il suffit seulement de penser à la différence entre sunnites e schiites) et puis encore le bouddhisme, lindouisme et les autres religions mondiales. Il faut dire quà rendre ce tableau encore
plus complexe est le fait que le christianisme et lislamisme eux-mêmes
pourraient à bon droit (bien que certains le contestent) être
désormais considérés faire partie de la tradition
africaine, vu leur présence maintenant enracinée depuis
de nombreux siècles dans la réalité de ce continent15
.
Par ailleurs, la suggestion de Thomas Blakely, Walter van Beek et Dennis Thomson sur le niveau épistémologique dune analyse de la religiosité africaine apparaît très importante. Ces auteurs proposent en effet de procéder à cette analyse en examinant laction religieuse des africains plus que, pourrait-on dire, les composantes institutionnelles a-historiques de leur religion ou les relations entre ces mêmes composantes. Si lon adopte cette approche, il semble possible (et on le verra mieux par la suite) de restituer un poids historique à une phénoménologie qui a, au contraire, été souvent reléguée au rang dune espèce dobjet de musée. De ce poids font incontestablement partie les acteurs des religions traditionnelles africaines (hommes de culte, prophètes, fidèles, dirigeants dorganisations religieuses, etc.) qui, dans cet ordre de considérations, mériteraient une étude plus attentive et approfondie, surtout dans loptique - que lon proposera dici peu - de lanalyse du dynamisme de ces religions et de leur rapport avec la modernité. La deuxième façon de contribuer (peut-être) à récupérer le prestige des religions traditionnelles africaines et à les représenter et interpréter dune manière plus appropriée est, comme lont fait certains auteurs, de mettre en évidence le caractère dynamique, variable et flexible des cultures africaines19 et de la diaspora, dont la religion est une fondamentale composante, dans une perspective empirique et phénoménologique plutôt que prescriptive. Ce caractère apparaît évident si lon considère les éléments-clef des cultures et des expériences religieuses des peuples africains et les phénomènes de mutation sociale, culturelle et politique qui sont intimément liés à ces mêmes cultures et expériences. A cet égard, un exemple fourni par Davidson20 peut se révéler emblématique. Les systèmes religieux de lAfrique sub-saharienne, affirme cet auteur anglais, sont caractérisés par un symbolisme dual, comme par exemple celui représenté par le Ciel et la Terre que les sages bamanams du Mali (ou bambara, en dialecte)21 appellent respectivement Pemba (qui constitue la force ou lêtre des choses) et Faro (qui est celui qui modèle le monde puisquil est aussi le seigneur de leau et de la parole). Donc, un couple dialectique interagissant qui est là pour indiquer en un certain sens lEtre et le Devenir. Par conséquent le bien-être de ce peuple exige du respect en raison de lordre établi par les ancêtres, mais aussi du pouvoir de changement, du pouvoir dynamique de changer les choses. A ce propos, il vaut la peine de souligner que, parmi
les éléments qui caractérisent les religions africaines
du point de vue sociologique, il y a certainement leur caractère
anthropocentrique et, comme laffirment
Blakely, van Beek et Thomson22,
leur conséquente instrumentalité, y compris
leur capacité de résoudre
des problèmes sociaux souvent complexes.
Est par exemple intéressant le cas, toujours cité par Davidson,
du compromis entre les esprits Oduduwa et Orishanla, qui symbolisent
lintégration entre la tradition des Yorubas du Nigéria
et celle des peuples qui se trouvaient déjà sur les terres
ensuite occupées par les Yorubas eux-mêmes; il sagit
dune intégration sur le versant relgieux, sous forme de réciproque
réconciliation et reconnaissance spirituelle, qui a légitimé
et justifié une cohabitation autrement impossible entre deux communautés
humaines très différentes23.
Extrêmement significative est également, dans ce contexte, la phénoménologie des églises africaines dites indépendantes et autres mouvements religieux locaux qui se sont manifestés à partir de la deuxième moitié du XIX° siècle pour répondre à des instances dautonomie culturelle, spirituelle et politique par rapport aux peuples européens, si ce nest de libération proprement dite de la domination coloniale. Le cas peut-être le plus connu est sans aucun doute celui du Kimbanghismo, né en 1921 dans lex Congo Belge de par la volonté de Simon Kimbangu, membre de la Société Missionaire Baptiste. Il sagit dun mouvement à fortes composantes millénaristes et apocalyptiques qui a joué un rôle fondamental dans le processus de décolonisation et qui, après sêtre constitué comme Eglise de Jésus-Christ sur la terre par lintermédiaire du Prophète Simon Kimbangu, fait depuis 1969 partie du Conseil cuménique des Eglises. Il est à remarquer quune série de pratiques extatiques et curatives, typiques du mouvement à ses origines, ont été éliminées au fil du temps et remplacées par des règles et des rites répondant à de nouvelles exigences émergeant de la société congolaise24. Il y a aussi dautres cas importants, que cite par exemple Davidson25, comme, entre autres, lEglise Tembu fondée en 1884 en Afrique du Sud par le révérend Nehemia Tile; lEglise éthiopienne de James Mata Dwane, qui est née, toujours en Afrique du Sud, en 1892; le culte de Mumbo (né au Kenya en 1913 en fonction anti-colonialiste); la communauté des Enfants dIsraël du pasteur sud-africain Enoch Mgijima (née, et aussitôt réprimée dans lAfrique du Sud des années 20), la Watchmans Society, opérant au Malawi sous la conduite de Kenan Kamwana - dans les premières décennies du siècle dernier et dautres encore. La constitution déglise indépendantes et de nouveaux mouvements religieux est en tout cas un phénomène en continuelle évolution encore peu ou mal interprété et certainement sous-évalué. Et pourtant, comme laffirment Blakely, van Beek
et Thomson26 - ces expériences mettent
bien en lumière le caractère pluraliste, non-dogmatique
et orienté vers laction de ces religions et leur capacité
de combiner une certaine ambiguïté idéologique
avec un bricolage de vieux éléments dans de nouveaux modèles.
En marge de ces réflexions (mais pas trop) il vaut la peine de rappeler lobservation de lanthropologue social Wyatt MacGaffey, selon lequel on attribue trop souvent une connotation négative à des termes comme syncrétisme et bricolage, quand on les utilise à propos des églises indépendantes africaines27 . Dans ce cas également, on assiste à la ennième forme de stigmatisation de la réalité africaine: quand on parle de syncrétisme et de bricolage des significations dans les sociétés occidentales, on a tendance, même avec satisfaction, à indiquer une situation de post-modernité créative; quand ces termes sont au contraire urilisés à propos des relgions africaines, cela a presque toujours lieu pour évoquer une sorte de confusion spirituelle, symbolique et rituelle, aux traits magmatiques, déviants, ambigus, obscurs, inquiétants. Mais, comme le soulignent des auteurs tels que Davidson28 , cest justement cette capacité combinatoire qui a mis les peuples africains en mesure de construire une dimension spirituelle profondément apte à répondre aux défis dun continent de frontière où la vie a depuis toujours été plus difficile quailleurs. Laction religieuse de ces peuples peut donc être considérée comme lexpression dynamique et innovante dune capacité dadaptation, de survie et de croissance qui, étant donné les conditions de départ, na peut-être pas son égale dans lhistoire de lespèce humaine. Une troisième façon
de restituer dignité (non seulement morale mais aussi
dinterprétation) aux religions traditionnelles africaines
(ou en tout cas aux expressions africaines dautres religions, comme
celles chrétienne ou musulmane qui comme on le disait auparavant
font désormais partie de la tradition) pourrait
être de libérer ces religions
des stéréotypes enracinés qui offusquent leur analyse
en prenant bonne note du profond lien qui les
relie aux dynamiques de la modernité, ou plutôt de ce que
lon pourrait appeler une modernité
africaine29.
Il existe à cet égard toute une phénoménologie existant souvent, notons-le bien, en milieu urbain, contrairement à lhabituelle représentation exclusivement rurale de la réalité sociale africaine qui mériterait plus dattention de la part des chercheurs, des décideurs et des dirigeants dorganisations internationales et de coopération au développement. On ne peut à ce propos fournir quà grands traits quelques exemples (plus ou moins récents): - le lien (déjà mentionné) entre les
mouvements syncrétiques et millénaristes des 150 dernières
années et la diffusion du thème de la libération
(politique mais pas seulement) qui ont comporté dimportants
effets sur la constitution de leaderships nationales et le processus de
décolonisation; En définitive, il est facile, ne serait-ce que par ces quelques exemples, de pressentir lactualité et la vitalité de lexpression religieuse traditionnelle de lAfrique sub-saharienne, dautant plus quelle apparaît plus orientée vers lavenir que vers le passé, et quelle est intimément liée aux représentations, aux émotions, à lexpérience et à la capacité des acteurs africains les plus qualifiés et responsables. Ce qui a été dit ne représente
bien sûr quun ensemble de pistes de réflexion, ou hypothèses
de travail, qui pourront devenir lobjet dune recherche plus
vaste et plus systématique dont cette revue se fera la promotrice
avec, si possible, le soutien de tous ceux qui ont à cur
le destin du continent africain et la possibilité que lAfrique
continue à donner son inestimable contribution à lhistoire
humaine. |
LE VAUDOU AU BENIN A la Journée de prière pour la paix dans le monde qui s'est déroulée le 24 janvier 2002 à Assise, parmi les représentants des religions mondiales se trouvait le grand prêtre du Bénin Amadou Gasseto, de la communauté Vaudou Avélékété. Une présence incontestablement en contre-tendance par rapport à une attitude courante qui tend à sous-estimer (voire même à stigmatiser) la dimension religieuse qu'expriment les africains. Dans la version qui prédomine dans le sud du Bénin, la religion Vaudou (ou Vodun) adore un dieu unique (Mawu), mais qui n'a rien à voir directement avec les êtres humains puisqu'il ''délègue" son pouvoir à une série de représentants intermédiaires, ou esprits appelés Vaudous. Au Benin, durant les 17 années du régime marxiste-léniniste (1972-1989), de nombreuses campagnes contre la réligion ont diminué l'influence du Vaudou dans la société. Mais à partir de 1990, avec le retour de la démocratie, le Vaudou a repris vitalité. En 1991 s'est déroulé un symposium des grands leaders du culte vaudou visant à relancer sa diffusion. A ce symposium a suivi, en 1993, un festival international à Ouidah (considérée le centre de la culture vaudou Vodun). Au cours de la même année, il s'est déroulé une rencontre du pape Jean-Paul II avec les leaders de cette religion. A partir de ce moment-là, le vaudou a commencé à s'organiser en tant que religion parmi les autres, avec sa propre fête nationale (le 10 janvier) et une hiérarchie au niveau national. L'on estime qu'aujourd'hui 60% de la population du Bénin appartien à cette religion. (D.M.) L'AME MODERNE DES GRIOTS La figure des griots, ou “conteurs” africains, est particulièrement intéressante quand il est question des rapports entre tradition et modernité dans ce continent. Les griots représentent depuis toujours une manifestation de la plasticité et de la flexibilité des cultures africaines par rapport au changement, une sorte de pont ou de transducteur d’élements modernes au sein du contexte culturel traditionnel. Sont en ce sens emblématiques certains témoignages que des chercheurs du Groupe Cerfe qui s’étaient rendus au Burkina Faso pour une série d’études sur les processus de changement dans les sociétés de ce de ce continent ont recueillis dans deux localités. Il s’agit de chants de bienvenue où sont évidentes non seulement les traditionnelles structures de rappel aux ancêtres ou aux leaders de commuautés, par exemple, mais aussi des références spécifiques aux thèmes actuels comme la coopération au développement, voire même les migrations internationales. Voici des extraits de ce type de chansons. Griot di Ouaregou Chef qui es ici, je te demande la permission de chanter. Je le demande à toi, à tes hommes et à tes ancêtres. Je le demande à nos ancêtres, à nos
aïeux, à nos progéniteurs, Je demande la permission de chanter aux enfants de Yota,
la mère de Naba Kouri, notre ancêtre. Et toi, chef qui es ici, tu dois dire aux italiens - qui sont venus à Ouaregou, dans la terre du Naba Garongà et du Naba Tanga - qu'ici il y a la carestie, qu'ici il y a la pauvreté. C'est à cause de la coopération que les italiens se sont adressés à lui et sont venus rendre visite à notre chef. Et c'est à cause du travail de nos ancêtres, de nos aïeux, que les étrangers italiens sont venus ici à Ouaregou. Je salue les ancêtres de la terre de Ouaregou. Les italiens sont arrivés à Ouagadougou où
vit notre Président Blaise Compaoré, ils sont arrivés
dans la capitale de notre pays et ensuite ils se sont déplacés
à Tenkodogo. Et à cause de cela, chef qui es ici, dis-leur que les gens de Ouaregou sont contents de les voir. J'appelle nos ancêtres, nos aïeux, nos progéniteurs, ceux dont nous descendons, fils de leurs mères et fils de leurs pères. Chef qui est ici près de moi, je te demande la permission de parler. Dis quelque chose aux étrangers qui sont venus voir la pauvreté de Ouaregou. Chef qui est ici avec nous, dis à ces italiens de trouver une solution définitive à notre pauvreté. Toi qui est le petit-fils du Saambà Dakombà fils de sa mère Guey et descendant de Biyem Margué Saambà, petit-fils de Gherbé Kumtù Burugà. Chef, toi qui es ici à côté de moi, tu le sais déjà, tu le sais que la nourriture ne suffit pas ici à Ouaregou. Maintenant de nombreux jeunes dans le village s'en vont, partent, vont en Italie. Parce que votre pays est riche, est beau-, et les jeunes burkinabés viennent chez vous parce que chez vous on est bien. Je voudrais que ce que je chante soit répété par eux, là-bas en Italie, pour que tous les italiens puissent savoir ce que je chante maintenant. Chef qui est ici, Ouaregou a été contruit
par tes ancêtres. Les italiens sont aujourd'hui venus visiter Ouaregou.
Que feras-tu pour améliorer Ouaregou, aujourd'hui que les italiens
sont venus? |