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L'Afrique entre tradition et modernisation
Adaptability is not imitation.
It means
power of resistance and assimilation. Mahatma Gandhi La notion de modernité a été pendant plus dun siècle extrêmement significative
Le fait davoir établi un paramètre spécifique incarnant la modernité a fait que les études qui lui étaient consacrées soient géographiquement sélectives et a ainsi relégué lAfrique à objet privilégié de disciplines telles que lanthropologie ou lethnographie et fait que la caractéristique la plus représentative de ce continent soit son éternelle appartenance au primitif (Bernardi, 1997). Cest seulement récemment que lon a commencé à observer lAfrique comme un continent où la modernité a produit des phénomènes concrets et importants pour interpréter son présent et délinéer son avenir. Toutefois, avant daffronter lanalyse des études effectuées sur la modernité africaine, il est nécessaire de clarifier quel est le concept de modernité auquel on se réfère dans cet article. Pour notre réflexion sur la modernité africaine, nous utilisons la formalisation quen a donnée le philosophe ghanéen Kwame Gyekye (1997), pour lequel la modernité est une transition vers une nouvelle ère caractérisée par des formes avancées de connaissance et de technique et des institutions économiques et politiques évoluées (advanced), en incluant dans tout ceci des éléments de culture traditionnelle en synthonie avec le développement technologique, économique et institutionnel déjà cité. Cette transition devrait, comme le suggère le chercheur Ali A. Mazrui (1996), envisager un parcours spécifique et alternatif par rapport à celui des sociétés occidentales. Le lien entre occidentalisation et modernité ne peut en effet être quempirique et non conceptuel. On peut, par conséquent, penser à une modernité qui ne négligerait pas de se mouvoir dans un substrat de connaissances et de sagesse traditionnelles, connaissances que lex Président de la Zambie Kenneth Kaunda (citant comme exemple lhumanisme africain) estime lui aussi indispensables pour donner corps à une modernité africaine (1966). La modernité est ici prise au sens non seulement dadaptation technologique, économique et institutionnelle, mais aussi de phénomène culturel qui noublie pas dinclure léthique sociale africaine (Whole Soyinka, 1990). Le débat sur le thème de la modernité en Afrique est donc désormais de grande actualité (paradoxalement, car le moment serait peut-être plus apte à traiter le thème de la post-modernité africaine) et il est certainement important, au sein de ce débat, de souligner le travail quont effectué de nombreux hommes détude africains et qui constitue une part importante des résultats théoriques auxquels on est parvenu pour définir finalement lAfrique comme un continent moderne. Pour essayer de brosser le panorama de posisitions et dacquisitions théoriques auxquelles on est parvenu dans ce domaine, on peut dans une première phase identifier deux filons chez ceux qui parlent de modernité de lAfrique, autrement dit ceux qui lentendent comme la phase finale dun processus historique endogène et ceux qui lentendent au contraire comme une acquisition obtenue surtout grâce à son contact avec la civilisation occidentale. A lintérieur de cette division principale, il y a ensuite une multiplicité de positions différentes selon lattention quelles attachent à certains élements plutôt quà dautres pour essayer de donner une définition de la modernité africaine. Un des points de vue qui souligne le plus lapport qua fourni le contact avec la culture occidentale pour arriver à la modernité est celui de lexpert A.O. Balcomb (2002). Dans son analyse de la dynamique de la modernité, Balcomb adopte en effet lapproche théorique dAnthony Giddens, en utilisant les conditions que celui-ci a établies pour définir une civilisation moderne: séparation entre espace et temps, le disembedding des systèmes sociaux et le réaménagement des relations sociales à la lumière des nouvelles connaissances acquises. La réponse des sociétés africaines à cette nouvelle organisation introduite par loccident aurait ensuite produit des modèles de modernité plus ou moins efficaces selon leurs liens avec la société traditionnelle, celle quil définit pré-moderne. Balcomb soutient en effet que le rapport entre les sociétés africaines et la modernité continue à être un mix de désir et dinsécurité. Il y aurait, dune part, lévidente tendance à répudier la culture traditionnelle africaine en raison de son incapacité à contenir en soi la modernité et, de lautre, un fort soutien à la culture et à lidentité africaines avec la conscience que cest uniquement de cette position de force quil est possible dentreprendre le projet de la modernité. Il apparaît assez évident que, pour cet auteur, lidée que puisse exister une forme de modernité née au sein des processus historiques et des sociétés africaines nest pas à prendre en considération. Parmi ceux qui soutiennent quil existe une modernité africaine endogène on trouve le chercheur indien T.K. Oommen (2000) dont lanalyse met en évidence lexistence de trois types de modernité pouvant se rattacher à la tricomie des trois mondes produits par la guerre froide. Une modernité naturelle (celle européenne), celle illuminée (du deuxième monde soviétique) et une modernité mixte (appartenant au tiers monde).
Cest ansi que naît lidée de lexistence de multiples formes de modernité issues dautant de modèles culturels et de parcours historiques spécifiques. Selon la perspective que propose T.K. Oommen, parler dune seule forme de modernité impliquerait ignorer une série de spécificités qui constituent la richesse du monde contemporain. Dans cet ordre didée, cest justement lémergence entre le XVI° et le XX° siècle de multiples formes de modernité qui a créé le contexte du processus de mondialisation actuellement en cours. A partir de la guerre froide, le tiers monde aurait ainsi vu naître une propre modernité, isssue de son singulier parcours historique grâce également à lengagement quil a prodigué dans sa révolution contre le colonialisme. Une modernité africaine qui a été, semble-t-il, atteinte grâce à une substancielle modernisation culturelle à laquelle na cependant pas fait suite une modernisation économique réussie. Lauteur sugggère ici le danger dune modernisation qui, en présence dune situation de sous-développement, pourrait signifier un passage tragique à la post-modernité. On peut, dans ce contexte, identifier parmi les chercheurs africains plusieurs positions quant à limpact que le processus de modernisation a eu sur les sociétés africaines. Certains soutiennent en effet que limpact culturel a été tout à fait marginal alors que celui économique était radical. Parmi eux, Amilcar Cabral, par exemple, entrevoit - comme Oommen le danger dune modernité non accompagnée de développement économique et affirme que le pourcentage dafricains qui ont assimilé la culture occidentale est minime et démontre ainsi lindestructibilité de la résistance culturelle aux intrusions de la part de la masse. Ce serait ce fossé entre lacquisition dune culture matérielle et une autre non matérielle qui produirait différents types de modernité et constituerait le nud problématique du développement du continent africain. Dautres, comme le prix Nobel Chinua
Achebe dans son texte Things fall apart,
soutiennent au contraire que limpact culturel a été
très profond. Selon cet auteur, il serait en effet impossible de
nier que lhistoire de la modernisation africaine est lexemple
classique dun processus de déconstruction des institutions
et des relations sociales et de leur successive reconstruction en termes
de système global, bien quaccompagné de tous les effets
déstabilisants et aliénants liés à ce même
processus. Cest justement le thème de labsence détude de la très riche histoire africaine à avoir inspiré le travail du chroniquer anglais Basil Davidson, qui parle de la nécessité de recueillir la sagesse dispersée de lAfrique comme dune base de révolution culturelle utile pour mieux comprendre la place de ce continent dans lhistoire mondiale de la modernité (Davidson, 1971). La reconstruction historique de Davidson part de lâge du fer car, selon lui, il est plus que nécessaire que lAfrique se réapproprie de ses origines les plus anciennes. Origines qui plongent leurs racines dans un continent aux dimensions démesurées et très peu peuplé, mais néanmoins plutôt hostile aux implantations humaines en raison de son milieu écologique inhospitalier. La population disséminée sur cet immense territoire est une population de frontière sur les décisions de vie desquelles pèse lextension dun désert vorace qui empêche les hommes davoir des impantations stables et finit par entraîner la nécessité paradoxale de conquérir de nouvelles terres. Un peuple donc de pionniers, avec leur versions du go west familier à loccident, qui a déteminé la caractéristique dadaptabilité et de flexibilité propre aux peuples africains. En effet, au fur et à mesure que les causes de la dispersion devenaient plus complexes et plus politiques, les modes et les mécanismes de changement social le devenaient eux aussi. Dans lanalyse historique du grand expert burkinabé Joseph Ki Zerbo (1972), les conditions où le peuple africain a été élevé sont aussi déterminantes pour son avenir: lAfrique a longtemps été un continent marginal, isolé. Selon Ki Zerbo, cet isolement est une des causes les plus profondes de son retard technologique. Un isolement qui, de naturel et inévitable
de par sa géographie, est devenu artificiel avec la période,
dabord de la traite, puis de la colonisation,
et a néanmoins produit différentes formes de réaction
et dorganisation qui font partie du patrimoine moderne de ce continent.
Davidson en énumére une série, parmi lesquelles on
peut citer: Il est intéressant de souligner que cette nouvelle approche pour étudier lhistoire africaine se sert finalement de catégories détude sociologiques telles que limportance du capital social et de laction collective et donc de tous les phénomènes modernes qui leur sont liés. La valeur ajoutée est ensuite donnée par lapproche diachronique qui se nourrit de toute lhistoire du peuple africain et non seulement de son présent ethnographique. La structure de la dichotomie entre une Afrique liée à la tradition et une engagée dans son parcours vers la modernité est une de celles conceptuelles les plus courantes quutilisent la plupart des chercheurs appartenant à différentes disciplines. Toutefois, le philosophe Olufemi Taiwo (2001) identifie deux problèmes récurrents qui portent atteinte à ce type dapproche. Le premier est un problème conceptuel: on confond souvent le processus de modernisation avec lobjectif de la modernité. Lauteur souligne quil ne sagit pas simplement dune ponctualisation verbale. La modernisation nest autre quun moyen nécessaire pour transformer les structures sociales de leur condition pré-moderne - ou plus simplement non moderne - à une autre, moderne, à travers une progressive acquisition des éléments qui constituent lesprit de la modernité (la culture non matérielle évoquée plus haut). Cest ainsi quil critique la façon définie grotesque de mesurer simplement la modernité daprès le Produit Interne Brut ou la quantité de kilomètres de chemin de fer construits (approche typique des théories élaborées dans les années 59 et 60). Le deuxième
problème quil a trouvé est, dans ce cas-là
également, de nature historique: les experts contemporains ne semblent
pas avoir perçu limportance de lhistoire africaine
lorsquils interprétent sa modernité actuelle. Le catalogage
du thème modernité en Afrique est en effet courament vu
comme: Mais, selon cet auteur, il y a certainement eu des influences de la culture occidentale que les prophètes de la moderrnité africaine ont accueillies et en même temps faites propres, surtout en ce qui concerne les concepts de subjectivité, individualisme et centralité de la raison, qui sont tous des éléments constituants de la modernité. Le thème de la centralité de la raison,
caractéristique des penseurs modernes et souvent considérée
indicateur de modernité, est très cher au philosophe
Odera Oruka (1987), qui affirme que, quelle
que soit la différence entre la philosophie et la pensée
occidentale en général et celle africaine, elle ne réside
pas dans lusage de la rationnalité. La rationnalité
est un trait humain universel et le plus grand tort que lon puisse
faire à la philosophie africaine est justement de lui nier la rationnalité
en la plongeant dans une atmosphère faite uniquement de magie et
de traditionnalisme irrationnel. Alors que lon peut plutôt
affirmer que la différence entre ces deux modèles de pensée
se trouve dans lusage que lon fait du concept de rationnalité.
Cinq sont les éléments qui caractérisent les théories des pro-revival Le premier est donné par le sentiment dimplication de tout peuple à légard de son patrimoine culturel qui constitue la base pour développer une identité et un orgueil culturel africains. Ensuite, le retour du peuple à son patrimoine culturel (revival) mène incontestabllement à la libération, prise au sens daffranchissement du système culturel introduit par le colonialisme. Revenir aux propres racines représente donc une approche critique à létat actuel des choses, la seule en mesure de pousser vers une forme de modernité totalement endogène. Le quatrième élément est donné par la nécessité darriver à un modèle alternatif de développement animé par léthique des systèmes de valeurs traditionnelles et tentant de brosser un avenir qui soit en conformité avec les esprits du passé. Le dernier élément concerne la contribution que lunion dun peuple peut, sous légide des valeurs traditionnelles, donner à lintégration nationale et à la construction des Etats. Lesprit pro-revival est incarné par le philosophe N. K. Dzobo (1992), pour lequel la Sankofa (le retour au passé en langue Akan) constitue la seule voie que lon puisse parcourir pour arriver à la modernité. Les arguments de ceux anti-revival se fondent essentiellement sur la simple assertion que les valeurs culturelles traditonnelles ne peuvent pas sadapter à léthique de la culture moderne et que ces deux univers sont par conséquent inconciliables. En somme, si les africains doivent parvenir à se mettre au pas de lavancement technologique et cuturel du monde, il faut quils abandonnent en grande partie, si ce nest entièrement, leur patrimoine culturel qui est pré-scientifique et ne peut donc propulser quune simple technologie primitive. Les principaux théoriciens de ce type dapproche sont les deux philosophes africains Marcien Towa du Cameroun et Paulin Hountondji du Bénin. En fait, la position quadopte Gyekye comprend également les caractéristiques de la culture traditionnelle, autrement dit les éléments que lon peut considérer en symphonie avec les modèles de vie de lépoque moderne. Du fait de leur valeur normative et fonctionnelle, tout cela inclut les caractéristiques positives de la culture traditionnelle, même si cet auteur estime quun processus de modification et de raffinement est important et nécessaire pour quelles puissent mieux répondre aux exigences des temps modernes, ou être même plus efficaces dans un contexte autre que celui où elles sont nées. Les facteurs positifs de la culture traditionnelle africaine dont parle Gyekye sont lhumanime, la communality et ce quil définit la sagesse pratique, tous éléments qui ne sont pas incompatibles avec la modernité et pourraient donner une impulsion à de nouvelles structures sociales et institutionnelles modernes, encore que tout à fait spécifiques. Lauteur se réfère à lexistence déléments de la modernité inexplorés que la culture occidentale a ignorés mais sont au contraire présents dans la culture africaine et dont la contribution pourrait justement être de compléter et denrichir la conception de modernité par leur apport. A ce propos, lauteur cite la définition de la démocratie (considérée comme un des indicateurs de modernité) que donne le philosophe américain John Dewey: democracy is the idea of community life itself the clear consciousness of a communal life, in all its implications, constitutes the idea of community life itself . Et voilà comment, par exemple, la communality est considérée un élément fondant de la démocratie. Même sil transparaît de lanalyse de la théorie de Gyekye que la modernité est encore aujourdhui pour lAfrique un but à atteindre plutôt quun fait acquis, il est intéressant de constater que sa position nenvisage pas lhypothèse dune Afrique non moderne. En fait, aucun pays ne peut se soustraire à la modernité: cest un processus naturel auquel il est impossible de sopposer et qui est présent dans toutes les manifestations dune culture. Y compris dans le travail progressif de critique et de refus ou dacceptation que les sociétés africaines mettent en uvre pour essayer dadapter leurs traditions à un contexte en continuelle mutation. Et, en tant quélément constituant, les traditions sinsèrent donc elles aussi dans le processus de modernisation dune culture. Jusquà présent nous avons affronté le thème de la modernité africaine du point de vue des spéculations théoriques mais, pour donner corps à ce que lon a traité jusquici, il savère nécessaire de faire une incursion dans le monde des phénomènes qui sont dans les sociétés africaines lindice et lexpression dune modernité qui est désormais la réalité. Parmi les indicateurs de modernité dune nation, un des plus efficaces est certainement le développement urbain, la ville étant le lieu de la diffusion technologique, des échanges commerciaux et de linnovation sociale et institutionnelle, bref, la ville comme symbole de modernité. Lextension et limportance des métropoles africaines actuelles est un fait indéniable mais souvent négligé en faveur dune image rurale plus familière et rassurante. Pourtant, il est intéressant de souligner combien la dimension urbaine est présente dans lhistoire de nombreux pays africains, histoire qui semblerait aux yeux de tous sêtre entièrement déroulée dans des villages perdus et organisés en structures institutionnelles élémentaires. Dans son texte Histoire de lAfrique noire, lhistorien Joseph Ki Zerbo décrit lépoque des grands empires africains et donne des informations à propos des grands centres de ces empires, des métropoles qui étaient déjà au XV° siècle insoupçonnablement modernes. En sont un exemple les villes de lempire du Soudan: Gianna, Tombouctou, Walata et Gao, où existaient de véritables universités jouissant du mécénat et de la déférence des princes et du peuple. Capitales politiques et puissants centres économiques, pendant plusieurs siècles ces villes soudanaises ont incontestablement été des capitales de lérudition et de la science islamique qui rayonnaient dans toutes les directions. Après avoir acquis ce genre dinformations, il est difficile de penser que la dimension urbaine dans les pays africains ait été seulement le fruit du contact quils ont eu avec la culture occidentale durant la période coloniale. On peut néanmoins affirmer que lexplosion de laffluence dans les villes africaines a eu pour contexte historique le colonialisme même si, comme lillustre Basil Davidson, ce dernier sy est lui-même fortement opposé. En effet, selon lapprocche de la plupart des gouvernements coloniaux, grâce à sa caractéristique daccélérer les processus de développement, la dimension urbaine ne convenait pas à un peuple qui devait rester dépendant. Dans cette perspective, les villes étaient souvent interdites à limplantation des populations rurales colonisées.
Lexpert Maliq Simone (2002) met au contraire en exergue la façon dont la ville, au lieu dy être réfractaire, est actuellement devenue un lieu daccueil des structures sociales traditionnelles: La ville a changé de fonction et a aujourdhui pour tâche de rétablir des modes de penser et dagir historiquement associés aux zones rurales. ( ) Les frontières urbanisées expriment également des systèmes économiques qui ont un écho profond dans la mémoire: elles parviennent à avoir un sentiment de familiarité qui leur permet souvent de sintroduire dans des mécanismes plus efficaces de protection sociale et de distribution que ceux existant par le passé. En outre, comme le souligne De Boeck, elles agissent de manière à reconstituer les conceptions statiques et fermées des relations à un seul sens entre modernité et tradition, ville et campagne, en termes de ligne discontinue entre liaisons partielles (trans-locales tout comme locales-globales) et de modèles de déplacement dun certain territoire et dinstallation dans un nouveau territoire. Dans cette perspective, lauteur considère la ville comme une sorte de laboratoire de modernité. De même, lanthropologue américain James Ferguson (1999) parle de dualisme culturel, autrement dit de la co-présence en milieu urbain de traditions rurales et de manifestations de modernité. Cette capacité de réinterpréter les contextes du progrès en version syncrétique savère à nouveau être efficace pour affirmer une modernité africaine. Malheureusement, cette conjugaison de styles de vie est souvent interprétée comme une urbanisation partielle et non comme une version particulière dun symbole de la modernité. Selon lanthropologue Bernardo Bernardi (1997), le phénomène le plus intéressant du moment est la formation en Afrique dune bourgeoisie urbaine et, encore plus, la diffusion dune mentalité urbaine. Il sagit dune manière de voir, dexigences de vie, didéaux et dambitions qui orientent à la fois les habitants des villes et des métropoles et ceux des villages, mais cest le village qui cède à la ville. Selon cet auteur, il sagit dun processus en cours, inachevé, mais qui a une influence profonde sur la vie daujourdhui. Pourtant, comme le démontre Charles Piot (1999) dans son texte Remotely global, on peut également retracer la modernité actuelle de lAfrique dans la dimension rurale des villages. Un exemple efficace en ce sens est la pratique courante du président du Togo de se rendre aux cérémonies rituelles dinitiation des hommes (méthode également utilisée pour recruter les militaires dEtat autre combinaison entre le traditionnel et le moderne -) en volant en hélicoptère dune région à lautre du pays. En décrivant la vie de village en Afrique, Piot essaye de contrecarrer la vision romantique de lieux où le temps sest arrêté. Cette vision romantique ne correspond absolument pas aux aspirations de personnes comme celles du village de Kabre (que décrit Piot) qui font actuellement, mais déjà depuis longtemps, partie intégrante du monde moderne. Lauteur décrit ce village comme un lieu appartenant au moderne, qui la influencé de même quil en a été influencé, le lieu de ce que lon appelle la modernité vernaculaire. Les modèles de vie issus de la dimension urbaine qui nous est familière ne diffèrent pas énormément de ceux des sociétés africaines. Bernardi fait par exemple remarquer quun des facteurs qui portent le plus profondément atteinte au rôle familial et social de la femme africaine est précisément la condition urbaine. Le standard de vie des villes africaines impose des rythmes plus rigides que ceux ruraux et la femme, qui doit également en Afrique soccuper de son intérieur et associe souvent le travail domestique à celui dun emploi, y est entièrement soumise. En tant quindicateur de modernité, il ne faut pas non-plus sous-estimer lunivers de lexpression artistique. En ce qui concerne lAfrique, cest depuis peu seulement que lon se penche sur autre chose que le dilemne de savoir si le fétiche est un art ou non (Bernardi, 1997). Lart africain est un lieu où les préjugés sur ce continent sont en effet difficiles à surmonter. Les historiens dart sont restés longtemps (et même souvent tardivement) réticents à reconnaître les fondements des uvres dart provenant dAfrique et, plus généralment, des pays autrefois dits primitifs Pourtant, comme le témoigne lhistorien dart africain Salah M. Hassan (1996), le développement dun art moderne africain est fortement lié à la recherche didentité qui appartient à lAfrique moderne. La plupart des travaux des artistes contemporains a apparemment un lien avec le folklore, les systèmes de croyances et limaginaire de la tradition africaine mais, en fait, on peut interpréter correctement ce phénomène à la lumière de la double expérience du colonialisme et de lassimilation de la culture occidentale de ces artistes. Leur travail reflète un désir de rechercher et daffirmer une nouvelle identité de lAfrique moderne, attitude que lon pourrait comparer à lesprit de revival illustré par les philosophes africains. Il est important de souligner que nombreux sont aujourdhui en Afrique les écoles supérieures, les instituts universitaires et les académies où il est possible de suivre des cours et dobtenir des spécialisations en beaux-arts. Ces centres détude ont été, et sont encore, des lieux de rencontre décrivains et dartistes provenant de tous les coins dAfrique. Dès les premières années, quand la voie aux études supérieures sest ouverte aux jeunes africains, cest dans ces lieux que sest formée la manière de sentir commune à la veille de la lutte pour lindépendance des régimes coloniaux et cest le lieu où, à partir des années 30, sest affirmé le mouvement de la négritude et où lon continue encore aujourdhui à rechercher les valeurs de la culture africaine. Le génie africain du syncrétisme,
sa capacité de prélever du moderne, comme du pré-moderne,
ce qui sert à son développement et à reconstruire
sa culture, sa religion et son esprit dans les termes de cette conjugaison,
semble être le fil conducteur qui accompagne toutes les maniifestations
de la culture africaine contemporaine. La suggestion que lon veut
lancer pour conclure ce bref inventaire de la modernité africaine,
concerne la nécessité de regarder la réalité
de ce continent comme un lieu où la modernité a déjà
produit ses fruits et qui a même lancé les bases dune
post-modernité faite dune recherche didentité
collective passant transversalement par sa culture traditionnelle, les
progrès du monde moderne, lacquisition de modèles
culturels de diverses provenances et a fini par embrasser la culture globale
qui appartient aussi maintenant à lunivers des sociétés
africaines. |
Kwame Gyekye, professeur de philosophie à l'université du Ghana, est aujourd'hui visiting professor de Philosophie et Etudes afro-américaines à la Temple University. Il est l'auteur de nombreux articles et livres dont The Unexamined Life: Philosophy and the African Experience.
Mazrui a obtenu son Bachelor Degree avec les félicitations du jury à l'Université de Manchester en Angleterre, un Master Degree à la Columbia University de New York et son doctorat à l'Université d'Oxford en Angleterre. Il a été pendant 10 ans à la tête du département de Sciences politiques et recteur de la faculté de Sciences sociales à l'Université de Makerere à Kampala en Uganda où il a commencé sa carrière académique.
Depuis 1950, le Nigeria assiste à la "floraison d'une nouvelle littérature qui s'est à la fois alimentée de la tradition orale et de la société actuelle en continuelle évolution" écrit Margaret Laurence dans son livre Long Drums and Cannons: Nigerian Dramatists and Novelists. Il y a trente ans, Chinua Achebe a été l'un des fondateurs de cette nouvelle littérature et, au fil des ans, de nombreux critiques ont fini par le considérer un des romanciers nigérians les plus raffinés. Son succès n'est en tout cas pas resté circonscrit à son continent : nombreux sont en effet ceux qui l'estiment un des meilleurs romanciers qui écrivent actuellement en anglais. Basil Davidson, né le 9 novembre 1914 à Bristol en Angleterre, a remporté du succès en publiant et transposant ses uvres en films. Il est devenu un expert apprécié d'histoire africaine. Une de ses importantes contributions dans ce domaine a été de créer une Ecole d'histoire moderne africaine qui a permis de mettre de côté les préjugés sur la civilisation africaine en prenant finalement en compte son évidence archéologique. Ses études d'histoire africaine et d'archéologie ont contribué à changer la vision de la civilisation africaine d'arriérée et primitive à sophistiquée sur le plan culturel et technologique. Depuis 1952, Basil Davidson a écrit plus de 30 livres sur l'Afrique. Il écrit la plupart de ces livres en tant qu'historien mais surtout en qualité de chercheur. Ses descriptions détaillées de l'histoire africaine sont devenues très célèbres.
Parallèlement à sa vie politique, il a mené une activité de chercheur, historien et écrivain. Il a publié en 1972 L'Historie de l'Afrique Noire, texte fondamental qu'il a à plusieurs reprises, remis à jour. De 1972 à 1978 il a été membre du Conseil exécutif de l'UNESCO et professeur à l'Université de Ouagadougou. Il a également été membre du Comité scientifique chargé de rédiger les 8 volumes d'Histoire de l'Afrique de l'UNESCO et est personnellement responsable du premier volume, Méthodologie et préhistoire africaine publié en 1981. En tant qu'historien, c'est le développement endogène qui constitue le thème du travail de Ki-Zerbo. En 1980 il a fondé à Ouagadougou le CEDA (Centre d'Etudes pour le Développement Africain).
Taiwo est un des fondateurs de l'International Society for African and African Diaspora Philosophy and Studies (ISAADPS) et de l'International Society for the Study of Africa (ISSA). Il a travaillé de 1993 à 1996 dans le comité pour la coopération internationale de l'American Philosophical Association. James Ferguson est professeur associé d'Anthropologie à l'Université Irvine de la Californie, et il est l'auteur de The Anti-Politics Machine: "Development," Depoliticization, and Bureaucratic Power in Lesotho (1990). Il est également, avec Akhil Gupta, un des responsables d'Anthropological Locations: Boundaries and Grounds of a Field Science (California, 1997) et de Culture, Power, Place: Explorations in Critical Anthropology (1997). Charles Piot, est Creed Black Associate Professor d'Anthropologie Culturelle et d'études afro-américaines à l'Université Duke de Durham, en Caroline du Nord. Ph.D. à l'Université de la Virginie en 1986, il s'occupe de recherche en Economie politique et en Histoire de l'Afrique rurale Occidentale. Son dernier livre, Remotely Global: Village Modernity in West Africa, essaye d'interpréter la vision des villages en version moderne et globale. Il est actuellement engagé dans une recherche sur deux nouveaux projets. Dans le premier, il dresse un compte-rendu du débat global sur l'infibulation (également connue sous le nom de Female Genital Mutilation), mené à partir des tribunaux et des médias occidentaux pour arriver jusqu'aux capitales et villages de l'Afrique occidentale. Dans l'autre, il explore la manière dont le débat sur les droits de l'homme, la démocratisation, le développement et la chrétienté s'articule au sein de la culture politique de l'Afrique occidentale. Outre à ses études sur l'Afrique il a fait des recherches et s'est occupé d'études afro-américaines, d'études sur la diaspora, de pop cultures et d'histoire de l'anthropologie. Bernardo Bernardi a enseigné Anthropologie culturelle à la faculté de Sciences politiques à l'Université de Bologne et Ethnologie à la faculté de Lettres de l'Université "La Sapienza" de Rome. Il continue actuellement à se consacrer aux études inhérentes à l'Afrique. Il a été pendant plus de dix ans membre du Comité Exécutif de l'International African Institute; il est président du Conseil européen d'Etudes africaines, membre du Conseil scientifique de l'Institut italien pour l'Afrique et l'Orient (IsIAO) et Honorary Fellow du Royal Anthropological Institute de Londres. Salah M. Hassan est assistant d'Histoire de l'art africain et de Culture visuelle au Centre de recherche et d'Etudes africaines de la Cornell University d'Ithaca à New York. Il a organisé une série d'expositions d'art africain en Angleterre, Afrique du sud et Etats Unis et a été consultant dans différents musées et instituts d'art. |